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17/03/2008.

Chère Martine,

Ta lettre, celles de Diane et de Mario m'ont beaucoup émue.

J'ai longtemps cru, moi aussi, que j'étais seule dans ma bulle à respirer par la voie de mes souvenirs d'Afrique. Jusqu'à ce que Internet me démontre que je n'étais pas seule avec ma nostalgie !

Je n'avais que sept ans lorsque nous nous sommes enfuis en 1960. Mes sensations sont encore intactes, bien que jamais renouvelées par un contact direct avec la terre rouge et chaude sur laquelle j'ai fait mes premiers pas.

La Belgique reste pour moi le pays où j'ai dû vivre.

Mes parents, décédés aujourd'hui, ne se sont jamais remis de cet exil forcé : dans leur coeur, le crachin froid et gris du ciel belge et la perte irrémédiable des petits fruits acquis par leur travail à Élisabethville - Mon père y était agent du BCK et ma mère avait un élevage de volailles - se sont ajoutés au sentiment de culpabilité insufflé par ceux qui ne savaient pas l'Afrique. Nous nous sommes toujours sentis "d'ailleurs".

J'ai écrit un livre à la mémoire de mes parents où j'évoque cette déchirure. Il s'intitule " Dans les yeux de ma mère ". Je l'ai soumis au jugement de plusieurs maisons d'édition, j'ignore s'il sera édité un jour. En attendant, je l'ai imprimé à l'usage de mes enfants qui ne connaissent rien de cette terre où je suis née.

En voici quelques extraits :
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Titre: Dans les yeux de ma mère

... " La tiède et suave haleine d’un vent très léger, qui court sur les bras nus, comme un frisson de plaisir.  

Une lumière incandescente sous la brûlante jubilation solaire.

Un horizon démesuré, abandonné à la nature, aux confins du ciel bleu langoureusement traversé par d’énormes nuages blancs, laiteux.

Premières impressions.

Prémices d’une émotion nouvelle.

Tam-tam d’un cœur qui se réjouit.

Langueur d’un corps qui tangue déjà au son envoûtant d’un chant riant, chargé des couleurs vives locales.

Jambo Afrika ! "...

... " Fernand travaille à la gare d’Élisabethville. Son esprit alerte et son sens de l’initiative, au bout de plusieurs mois, le propulse Chef de gare.

A chaque nouvelle promotion correspond un nouveau logis de plus en plus confortable.

Les horaires de nuit lui paraissent pénibles, parce qu’il n’arrive pas à dormir en journée. Le moindre bruit l’enlève à un sommeil superficiel. Il cherche alors, en vain, la fraîcheur des draps pour apaiser son corps comme enfiévré. Paula est enceinte et en pleine forme.

Dans son ventre bien arrondi, je trépigne d’impatience, j’aime déjà ce paradis terrestre dont je perçois les frémissements enchanteurs au bout du cordon qui me relie à ma mère.

Elle aime tellement ce pays qu’elle oublie presque avoir vécu ailleurs. Sa joie de vivre est nouvelle et donne à son teint l’éclat du plaisir.

Pour empêcher Yvette d’éveiller son père par ses cris d’enfant qui joue, elle l’emmène en vélo dans des ballades interminables sur les larges avenues, sous le chapeau feuillu des jacarandas, qui éclatent en mille fleurs mauves perforées de bleu céleste et de poudre d’or "... ... " Je gardais pour moi les ravissements que me procurait le contact avec cette nature en perpétuelle éclosion. Mon âme se gavait jusqu’à l’éclatement de ce trop plein de lumière, de soleil, de couleurs.

Ce peuple noir, si vite content, toujours prêt à rire, m’épatait par sa bonne humeur naturelle et sa simplicité naïve.

Comme eux, j’abandonnais l’inconfort des chaussures pour marcher pieds nus sur le sol toujours tiède. Je retirais mes vêtements au gré de mes explorations dans le jardin aux mille trésors. J’apprenais à grimper aux arbres comme un vrai ouistiti, à mordre dans la peau coriace des mangues pour aller y chercher la pulpe jaune au goût si particulier.

Je me transformais en sorcier africain ; je broyais les fleurs orange des hibiscus, jusqu’à en obtenir une poudre aux grains irisés que j’utilisais comme maquillage sur mes joues de guerrier prêt à combattre. Je préparais des potions magiques : les feuilles des jacarandas macérées dans de l’eau tiède donnaient à mon breuvage fantastique une mystérieuse couleur mauve." ...

 ...  " Nous montons dans le train en gare d’Élisabethville.

Dans le compartiment couchettes, nous sommes six, deux femmes et quatre enfants.

Sur le quai, rien que des hommes.

Je cherche la silhouette de mon père. Je lui fais un signe de la main. Il vient se poster sous notre fenêtre.   Son regard est embué de larmes retenues, ma mère a entouré mes épaules de ses bras et me serre contre elle. Je n’ai jamais vu mon père pleurer et je sens sur mes joues l’humidité de mes propres larmes.

Le chuintement de la vapeur qui s’échappe de la cheminée de la locomotive couvre le son de sa voix. Un cri s’échappe de ma gorge : " Papa ! "

Il se met à courir et s’apprête à monter sur le marchepied pour monter nous embrasser une dernière fois.

Le Chef de gare l’en empêche.

Mon père insiste mais il est refoulé sur le quai. Ma gorge gonflée et douloureuse libère ses sanglots. Je comprends dans une angoisse terrible que ce voyage n’est pas comme les autres."...

 ...   " Un voyage interminable.

Sous les paupières, l’image de mon père triste, en danger.

L’avion se pose. Les portes s’ouvrent sur le tarmac humide, sous la grisaille d’un ciel chargé de pluies infinies.

Un comité d’accueil, croix rouge en bandoulière, pour la misère humaine.

Des inconnus, des tas d’inconnus au visage tragique.

Et nous qui défilons sous leur regard comme animaux d’arène.

Le même mauvais café tiède, les mêmes biscuits secs... et nos " merci madame ! ". On a beau venir d’un monde sauvage, on sait rester polis ! "...

... " - Jambo triste Belgique, puisque te voilà ! " ...

..." On traverse des villes, aussi moches les unes que les autres.

Tassée sur le siège arrière de la voiture, je n’en vois que les toits noirs dégoulinant d’eau et les cheminées d’où s’échappe, quelques fois, une fumée qu’on distingue mal du ciel délavé.

Je m’ennuie.

Malgré tout, je suis curieuse de rencontrer mes grands-parents et la fameuse Préalle qui a vu grandir mon père.

Nous y sommes.

Une petite rue étroite aux pavés inégaux, aux trottoirs étriqués ! Les maisons, frileuses, sont serrées les unes contre les autres.

Des gens sont sur le trottoir. J’entends des " Vola lès ptitès fèyes *d’Yvonne avou Paula ! Pôve mi cowe !"

Je n’ai pas besoin de comprendre le wallon pour savoir que l’on parle de nous ! Encore !

Regards, baisers, exclamations, trop d’attention ! J’irais volontiers me cacher dans un chimbèke ! " ...

... " Moi, je m’éloigne chaque jour davantage de l’Afrique, mais elle se rappelle à moi sous son aspect le plus terrifiant : Kolwezi et la mort qui revient planer sur mes souvenirs noyés dans une brume aigre-douce !

Dans les yeux de mon père, qui suit les informations à la télévision, je vois passer un oiseau noir. Entre ses serres puissantes, il tient la boîte de Pandore.

Le dernier rêve de Fernand est venu mourir sur la grève fragilisée de sa vie.

Il ne verra pas, avant son ultime voyage, une Afrique pacifiée et rendue à la beauté pure de ses paysages." ...

Il ne sert à rien d'expliquer au commun des mortels que notre attitude à l'égard des noirs n'était pas du racisme.

A Liège, depuis les années nonante, des réfugiés africains affluent, ils ont envahi le quartier Léopold. Les commerces aux spécialités africaines alternent avec les agences de voyage spécialisées dans les vols vers l'Afrique.  Impossible cependant d'y retrouver l'atmosphère typique. Notre soleil est trop rare ou trop blond. Notre musique trop fabriquée. Et notre humeur trop grincheuse.

Mon coeur se serre quand je croise ces noirs obligés de vivre sous notre climat tristounet, dans notre civilisation si disciplinée. Comme leur terre d'origine doit leur manquer !

Que dire de ceux qui sont là-bas, affamés, malades ou persécutés ?

Quel énorme gâchis !

Comme je voudrais que ce peuple vive enfin en paix !

Voilà mon témoignage. Je me permets de te l'envoyer tel quel. J'avoue n'être pas une virtuose du néerlandais (même si ma mère était tongroise), ni des techniques informatiques. Je me fie à toi pour l'intercaler sur ton site, avec une traduction en flamand si tu le souhaites.

Je souhaite par la même occasion te féliciter et te remercier pour le chouette travail que tu fais sur ton site. Je le visite souvent quand l'envie de retrouver la tranquillité de "mon chimbèke "se fait sentir.             

Viviane Delcroix-Dupagne. (Elisabethville 1953-1960)

*Voila les petites filles d'Yvonne avec Paula ! Pauvres déshérités !

Intervention musclée des paras français et belges pour sauver les civils européens attaqués par des rebelles noirs.
Le massacre, d’une terrible cruauté, a fait de très nombreuses victimes.

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