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Titre: Exil Africain

Auteur: Albert Russo

 

Extraits du : Journal de David-Kanza - Florence la Rhodésienne

Auteur bilingue de nationalité belge (le français et l'anglais sont ses deux langues 'maternelles'), publié sur les cinq continents, Albert Russo a obtenu de nombreux prix littéraires, tant pour sa prose que pour sa poésie, dont le Prix Colette, The American Society of Writers Fiction Award, The British Diversity Short Story Award, The National Library of Poetry Editor's C hoice Award, des mentions honorables aux W.B. Yeats et Robert Penn Warren awards, divers New York Poetry Forum Awards, etc. Ses ouvrages ont été traduits dans une douzaine de langues, dont le grec, le turc et le polonais, et ont été diffusés par le Service Mondial de la BBC. Il est juré du Prix Européen (avec Ionesco, jusqu'à la mort de ce dernier) et a siégé au jury du prestigieux Neustadt International Prize for Literature, antichambre du Prix Nobel. Ses romans africains ont été comparés très favorablement avec l'oeuvre de V.S. Naipaul, Prix Nobel de Littérature. Son oeuvre a été reconnue et louée par des écrivains tels que Joseph Kessel, James Baldwin, Pierre Emmanuel, Paul Willems, Georges Sion, Douglas Parmee, Werner Lambersy, Edmund White et Gilles Perrault. Pierre Halen (Université de Metz, France) in Dictionnaire biographique.

La migrance est de toute évidence une donnée essentielle dans la vie et dans l'œuvre d'Albert Russo. Cet écrivain singulier a en effet vécu dans plusieurs pays dispersés sur trois continents ; il écrit et publie en deux langues principales (le français et l'anglais) ; surtout, il a fait du déplacement géographique et du contact interculturel, au sens le plus large, l'une des composantes essentielles de son œuvre. Il est lui-même issu d'un double contexte migrant : celui de la diaspora italienne d'origine rhodiote et sépharade, et celui de la colonisation, vécue comme phase d'une globalisation moderne et urbaine. Il a connu ensuite l'expérience des études à l'étranger, puis celle de l'exil, d'abord en Italie puis en Belgique, loin des pays d'Afrique centrale où il avait vécu sa jeunesse ; enfin, il a suivi la trajectoire de nombreux écrivains belges en s'établissant à Paris où il a composé l'essentiel de son œuvre. Le mélange en est un aspect essentiel. Mélange des langues, y compris à l'intérieur d'un même livre comme dans Dans la nuit bleu-fauve / Futureyes (1992).

Mélange des genres littéraires, dès son premier livre publié sous son nom : éclats de malachite (1971) ou sa première anthologie personnelle (Albert Russo Anthology, 1987). Mélange des expressions artistiques : beaucoup de ses livres sont illustrés par divers artistes et lui-même, à la fois comme photographe et écrivain, a publié une vingtaine d'albums consacrés notamment à divers lieux de la planète (Sri Lanka Serendib, 2005 ; Brussels Ride, 2006 ; Israel at heart, 2007, etc.). Métissage biologique et culturel des groupes humains, thématique essentielle de ses évocations de l'Afrique contemporaine, depuis La Pointe du diable (1973), roman anti-apartheid. Mélange des générations et des lieux, comme dans sa série des Zapinette, destinée à la jeunesse. Mélange des genres au sens sexuel, affirmé dans un titre comme L'Amant de mon père (2000).

La France et Paris sont certes évoqués dans l'œuvre, notamment dans des albums photographiques récents : In France (2005), Saint-Malo with love (2006), Noël in Paris (2008), France : art, humour & nature (2008). Mais il s'agit là d'ouvrages publiés aux États-Unis, et ils sont minoritaires par rapport aux autres lieux évoqués par d'autres albums : ils thématisent moins la migrance en France qu'ils ne participent à la globalisation des discours. La migrance, on le voit, ne s'exprime pas particulièrement dans un rapport avec un pays d'accueil, mais dans une expérience contemporaine de la modernité mondiale. Paris est dès lors surtout une mégapole cosmopolite, traitée comme New York (Mosaïque new-yorkaise, 1975 ; Zapinette à New York, 2000) ou, auparavant, Bujumbura la capitale du Burundi, dans éclipse sur le Lac Tanganyka (1994). A. Russo affectionne la notion d'éclats, qui ne se retrouve pas par hasard dans deux de ses titres d'ouvrages : sa poétique est celle d'un monde à la fois uni parce que globalisé et ouvert au désir de tous, et diffracté en « mosaïque », en « kaléidoscope », deux autres mots-clés de son écriture. Si cette œuvre évoque à divers endroits la souffrance et l'injustice, l'humour et l'ironie y ont pris avec les années une dimension plus importante, en même temps que les évocations du corps : son Tour du monde de la poésie gay (2004) a ainsi pour sous-titre les Voyages facétieux d'Albert Russo.

Le livre-charnière de cette œuvre est sans doute Sang mêlé ou ton fils Léopold, roman paru aux éditions du Griot en 1990, mais dont une première version avait été publiée en anglais en 1985. Ce roman, très vite réédité par l'antenne belge de France-Loisirs, est le livre qui, en même temps, lui a permis une véritable entrée dans l'édition française et une sorte de retour en Belgique, pays avec lequel cependant il n'a pas beaucoup d'autres liens que celui de la mémoire congolaise, mais aussi de développer sa poétique du métissage. Il s'agit bien de savoir qui est le « fils de Léopold », – Léopold symbolisant le monde colonial ancien des « nations » et des « races » –, à dépasser dans une post-colonie hybride, ouverte, urbaine, où l'on peut se reconnaitre, dans toutes les langues et en tous lieux, une Ancêtre noire (2003) ou un Body glorious (2006)

Critique parue dans la revue Los Muestros. http://74.52.200.226/%7esefarad/kore/063/page17.html

Remontant dans ses souvenirs, Albert Russo se livre à une autobiographie romancée à trois voix. Sandro et Florence, le couple, et David-Kanza, le fils adoptif. Ils prennent la parole tour à tour et les trois récits s'emboîtent tels des poupées gigognes. Le romancier disparaît derrière les protagonistes. Il change le nom de son père, de sa mère, et fait apparaître un troisième personnage, ceux-ci parlent tous à la première personne. La complexité de la relation entre l'écrivain et le narrateur, alors qu'il est l'auteur, sont autant de facettes de l'écrivain lui-même. Chacun se raconte mais n'est-ce pas Albert Russo qui se raconte lui-même ? L'écrivain se souvient bel et bien de son enfance, de sa jeunesse en Afrique, des exils et des migrances.

Le livre commence par l'histoire de Sandro, l'époux et le père, originaire de l'île de Rhodes alors sous domination italienne. Il quitte l'île pour le Congo belge en raison des difficultés financières éprouvées par sa famille. Premiers contacts avec l'Afrique, sa vie et ses paysages. Il parcourt le continent. Il fait venir sa soeur et ses frères. Puis éclate la deuxième guerre mondiale. Sandro ravitaille les troupes sud-africaines et rhodésiennes. Le citoyen italien qu'il était fournissant les troupes alliées, décida donc de demander la nationalité belge et de renoncer à la nationalité italienne. C'est à ce moment-là qu'il fit la connaissance d'une jeune anglaise du nom de Florence, sa future femme, qui vivait à Salisbury en Rhodésie du Sud et passait ses vacances au Congo belge. Fiançailles. Mais il y avait un lourd secret que Sandro se devait de révéler à sa bien-aimée : « Et il y eut David-Kanza », le fils de son meilleur ami Daniel et d'une africaine adopté par le futur époux de la ravissante jeune anglaise. Cette divulgation provoque une rupture-momentanée des fiançailles. Le mariage aura bien lieu et ce sera un voyage à travers une partie du Congo et le début d'une vie de couple avec la naissance d'une petite fille prénommée Sarah-Astrid puis quelques temps plus tard d'une autre appelée Myriam-Dalia. Le jeune David-Kanza viendra alors rejoindre la famille.

Ce furent les années les plus heureuses sur le plan familial mais bien vite l'horizon va s'assombrir et il faudra partir : « le ciel s'obscurcissait avec de sombres présages » (p.66). Avenir chaotique du Congo après son indépendance, puis, quelques années plus tard, ce seront les massacres au Ruanda-Urundi devenus indépendants. Florence et Dalia ayant donc pris les devants, elles s'envolèrent pour l'Italie, pour Milan plus précisément, puis s'installèrent à Monza. Le reste de la famille suivra plus tard. Il faudra s'habituer à une nouvelle vie et au climat continental de Lombardie.

Le livre se poursuit par l'histoire de Florence, l'épouse et la mère née en Rhodésie. « Florence, la rhodésienne » commence son histoire à son arrivée en Italie, à Monza donc, après avoir quitté l'Afrique. Premiers contacts peu faciles avec l'Italie du Nord, ce nouveau pays : climat humide et brumeux, barrière linguistique, habitudes de vie. Tristesse et désarroi. Florence sait très bien, elle qui est née en Afrique, que l'avenir de ce continent n'est guère prometteur et qu'un retour éventuel n'est pas envisageable à court terme. Le choix de l'Italie, cependant, s'avérait judicieux car c'était le pays d'où était originaire son époux Sandro. Quant à l'Angleterre, elle connaissait mal ce pays, ses rares visites l'avaient « déprimée. » L'installation se fera petit à petit, ponctuée par les allées et venues régulières de Sandro, d'Astrid et de David-Kanza. L'Italie deviendra LEUR pays mais Florence gardera toujours la nostalgie de l'Afrique : sa jeunesse passée là-bas, ses activités musicales, sa rencontre avec celui qui allait devenir son époux, sa vie familiale heureuse jusqu'au décès de l'un de ses frères dans un accident de voiture.

Enfin le troisième récit, celui de David-Kanza, il s'agit de son journal. Celui-ci débute à Monza, David-Kanza y ayant rejoint sa famille. Il fait, lui aussi, connaissance avec l'Italie mais il est bien vite conquis, Milan l'étonne et le ravit. Il se raconte. Il naît au début des années 40 dans un village de la province de Kivu au Congo belge. Son père biologique, ami de Sandro, ne voulut pas le reconnaître et fut donc adopté par Sandro lui-même. Adopté certes, mais jamais coupé de ses racines africaines. Il lui faudra, néanmoins, prendre ses repères dans la maison d'Usumbura au bord du lac Tanganyika, là où le soleil jouait, à son coucher, avec des couleurs qui n'auraient pas été pour déplaire à Van Gogh. Il évoque les mets savoureux confectionnés par le cuisinier, son éducation à l'école laïque après plus de douze années passées au sein de sa tribu. Il fait aussi connaissance avec le cosmopolitisme dans lequel vit sa famille d'adoption. Jours heureux mais aussi jours douloureux où David –Kanza doit faire face aux préjugés, aux discriminations teintées de paternalisme, au racisme. Il admet finalement, avec sagesse, que tous les peuples du monde sont racistes. Ses grands-parents maternels ne l'ont-ils pas été vis-à-vis de Sandro ? Ce penchant exige, selon lui, un constant travail sur soi. Il constate également que sa patrie (l'est du Congo) est aujourd'hui devenu un immense cimetière. Il fait un « constat apocalyptique » (p.183) alors qu'il rêvait d'une fédération belgo-congolaise. Mais « les années ont passé, la mort et la maladie se sont répandues sur toutes les régions de l'Afrique où [sa] famille a résidé. » (p.193)

Le livre d'Albert Russo commence par la mort de Sandro, l'époux, et s'achève par la mort de Sandro, le père adoptif. La boucle est ainsi bouclée.

Loin de tout exotisme facile, Sandro, Florence et David-Kanza parlent de « leur » Congo qui est peut-être aussi celui de notre écrivain et de certains africains. Dans ce cinquième volet de son oeuvre africaine, l'auteur de « Sang mêlé », «L'Ancêtre noire », « Eclipse sur le lac Tanganyika » et « Le Cap des illusions », recompose, à travers ces trois personnages, une Afrique qu'il a si bien connue et fait ainsi part de ses réflexions sur la colonisation, la décolonisation et l'exil, et ce, au travers d'une peinture familiale et de témoignages actuels. Le lecteur sera sensible à ce kaléidoscope, à cette histoire à la fois douce et âpre. Albert Russo nous invite à un douloureux et beau voyage en terre d'Afrique. Il faut faire ce voyage !

Brigitte Gabbaï


Extraits du roman EXILS AFRICAINS - Florence la Rhodésienne:

Les dernières phrases de Daviko renvoyèrent mes pensées vers cette Afrique qui m'avait vue naître et évoluer dans un bonheur qui semblait peu à peu se soustraire à bon nombre de ses habitants, maintenant que les peuples se défaisaient du joug des colonisateurs ; la Rhodésie étant encore dirigée par les Blancs tandis que l'Afrique du Sud poursuivait sa politique inhumaine d'apartheid.

Cependant, je ne pouvais pas nier que le pays où j'avais grandi m'avait offert une enfance et une jeunesse qui, si elles étaient loin de baigner dans l'opulence – mon père était un simple fonctionnaire de l'État et ma mère travaillait à la bibliothèque municipale de Salisbury –, étaient douces et faites de ces joies et de ces peines que connaissent les gens ayant un vrai toit sur leur tête, sans souci du lendemain. Nos vacances se réduisaient chaque année à quelques jours pris soit chez des amis fermiers, près d'Umtali, soit à Bulawayo, la deuxième ville du pays, où nous avions une cousine, laquelle nous emmenait admirer les roches gigantesques des Matopo alentour.

C'est sûr que par rapport aux Africains nous étions des privilégiés ; ils n'avaient pas le droit de vote mais ils avaient leurs écoles et, comme celles des Blancs, celles-ci étaient gratuites, et surtout ils bénéficiaient d'une relative bonne santé et ne souffraient pas de famine comme tant des leurs dans les pays 'libérés'. Et ce n'est que beaucoup plus tard, alors que je commençais moi-même à gagner ma vie en travaillant dans une plantation de tabac aux abords de la ville, que je me suis payé mes premières vacances de plage à Beira, au Mozambique, et l'année suivante dans la province du Cap, expérience que je répéterai jusqu'à mon voyage au Congo Belge où je rencontrai Sandro.

Contrairement à ma mère, qui avait la nostalgie de l'Angleterre, mon père se sentait Rhodésien jusqu'à la moëlle et les Îles britanniques demeuraient pour lui un pays de plus en plus lointain où il n'avait plus envie de retourner. C'est ici, en terre africaine, qu'il se sentait chez lui et voulait mourir. Et nous, les enfants, tous trois nés à Salisbury, étions de son avis.

Mes deux frères, Ronald et Jonathan, fréquentaient l'école des garçons, Prince Edward et moi la Girls High School – l'enseignement n'était pas encore mixte à cette époque.

Ronald, notre aîné, avait une voix magnifique et chantait dans le chœur de l'école, tandis que moi j'étais douée pour le piano. J'aimais tant cet instrument que j'obtins une bourse et poursuivis mes études de piano jusqu'à ce que la Royal Academy of Music me gratifie de ce diplôme tant convoité.

Tout en travaillant, le week-end je donnais des concerts dans la capitale et quelquefois aussi j'allais jouer dans les deux autres villes les plus importantes du pays. Cela me permettait de rencontrer des gens intéressants ainsi que des musiciens, même si je savais que je ne pouvais en faire une vraie profession, à moins de partir m'installer en Angleterre, ce qui ne m'attirait aucunement. 

Ronald, entre-temps, avait commencé à chanter à la radio en tant que ténor ; il a même gravé trois disques 78 tours, reprenant des airs d'opéra, aussi bien en anglais qu'en italien. J'en possède encore un exemplaire de chaque.

Quant à Jonathan, plus jeune que moi de deux ans, il était le boute-en-train de la famille, c'était de lui que je me sentais le plus proche. Quel farceur, notre petit frère ! J'étais sa proie favorite car il adorait me faire peur. Il se glissait sous mon lit la nuit, pour en sortir une fois la lumière éteinte et faisait des petits bruits peu rassurants qui s'intensifiaient progressivement, comme de chuinter à l'instar d'un cobra ou de pousser des feulements de lion aux aguets, et je sursautais en criant, ameutant la maisonnée. Une autre fois il avait réussi à placer un seau d'eau en équilibre sur la porte qui menait aux toilettes. Ce seau m'était destiné mais, malheureusement pour mon frère, mon père me précéda et reçut la cargaison liquide sur sa tête. Jonathan reçut une raclée retentissante dont nous allions tous nous souvenir et, après cette correction, il évita tous les endroits de la maison... sauf ma chambre à coucher, le chenapan !

 

Le premier malheur qui frappa notre famille fut la mort inopinée de Ronald à la suite d'un accident de voiture. Il travaillait depuis quelques années dans une usine de vêtements masculins, laquelle fournissait en uniformes les Autorités, entre autres. Son patron l'avait récemment promu directeur de production et, à notre double joie à tous, il venait de nous annoncer ses fiançailles avec Suzy Smith, qui avait été autrefois dans la même classe que Doris Lessing, l'écrivaine mondialement connue. Je me souviens vaguement de cette dernière, elle était un peu plus âgée que moi et restait souvent en retrait de ses camarades de sorte que, sans vraiment nous parler, nous nous saluions en ville lorsque nous nous croisions soit dans un grand magasin comme Babour's soit au cinéma, l'une de mes sorties favorites avec les pique-niques que nous organisions un dimanche par mois, au bord du lac McIlwaine situé à une demi-heure de route de Salisbury.

La disparition de mon grand frère nous plongea tous dans une tristesse inexprimable et ma mère dans une profonde dépression, de laquelle elle ne sortit, péniblement, que deux ans plus tard.

L'une des conséquences de cette tragédie a été que je me suis rapprochée de Suzy, la jeune fille qui aurait dû devenir ma belle-sœur. Et ce fut grâce à elle que je trouvai un poste de secrétaire dans une plantation de tabac non loin de la capitale car sa meilleure amie, Maya, d'origine russe, était la fille du propriétaire de la plantation ; elle y travaillait d'ailleurs au même titre que n'importe quel autre employé.

M. Kislov, son père, était aussi sévère qu'il était juste et ne faisait aucune différence entre ses employés, qu'ils fussent étrangers ou bien membres de sa propre famille. Son fils aîné, Sacha, s'occupait lui de la comptabilité ainsi que de la vente aux enchères des feuilles de tabac. J'y assistais avec plaisir et fascination, le plaisir de voir cette plante, fruit de la terre rhodésienne, présentée aux plus offrants après avoir traversé les diverses étapes de conditionnement, depuis l'essorage des feuilles jusqu'à leur découpe une fois séchées. Le hangar où se réunissaient les clients potentiels était embaumé de cette forte odeur de tabac qui s'apparentait à celle d'un cuir encore jeune et à peine tanné, si différente de celle, empestante, d'une cigarette que l'on grille.

J'étais fière de contribuer dans mon humble mesure au succès de l'entreprise, car nous exportions notre tabac, réputé pour sa grande qualité, à d'importants fabricants de cigarettes anglais et américains.

Comme nous tous, en ce temps-là, je n'avais aucune idée que fumer pouvait nuire à la santé, provoquant le cancer des poumons. Et lorsque j'ouvre de vieux magazines et regarde les anciennes réclames (ancêtres de la publicité), montrant des stars telles que John Wayne, Gregory Peck, Audrey Hepburn ou Elizabeth Taylor, vantant les qualités – on parlait même de bienfaits – de telle ou telle marque de cigarettes, je me rends compte à quel point la médecine a évolué et combien elle peut encore nous réserver de nouvelles et surprenantes surprises.

Suzy, Maya et moi sommes bientôt devenues toutes trois inséparables.

Au début, je me rendais au travail à vélo et il fallait alors que je me lève dès 5 heures du matin pour être à l'ouverture de l'entreprise. Lorsque Maya et moi sommes devenues amies, elle me proposa de venir me chercher en voiture, ce qui me soulagea grandement. Elle possédait une Morris Minor vert céladon qui nous était à la fois bien utile et agréable car le week-end elle nous régalait de belles escapades dans les alentours de la capitale. Je souris aujourd'hui en pensant à cette petite auto dont l'avant me faisait penser à Mickey Mouse, les oreilles en moins. Elle avait un moteur ronronnant qui me berçait mais, dès que nous attaquions la moindre colline, elle devenait poussive et j'avais toujours un peu peur qu'elle ne glisse vers l'arrière et nous entraîne dans le ravin.

J'étais si bien traitée par toute la famille Kislov – ils m'invitaient parfois à dîner les samedis soir et insistaient pour que je reste la nuit chez eux, partageant la chambre de Maya – que je me sentis bientôt faire partie de leur clan.

Un jour, Maya me fit une confidence qui à la fois me surprit et me flatta.

"Tu ne t'es jamais rendu compte de quelque chose au sujet de Sacha ?" me questionna-t-elle en guise de préambule.

"Oui, je m'entends très bien avec lui, comme c'est le cas avec toi et ton père et nous travaillons tous en bonne intelligence. C'est vrai qu'il est délicat et très attentif aux personnes, pour un garçon, comparé en tout cas aux jeunes Anglais, qui sont plus portés, eux, sur les sports." répondis-je, sans me douter de ce qui allait suivre.

"En fait, il ne sait comment l'exprimer, mais il a un faible pour toi." m'avoua-t-elle.

Je fus ébahie d'entendre cette nouvelle car j'aimais bien Sacha et je l'appréciais, mais jamais ma pensée n'était allée plus loin. C'était un garçon droit et consciencieux et il n'était pas mal physiquement : grand, assez costaud, avec un visage ouvert et très slave – ses pommettes, d'un rouge vif, étaient saillantes – et il avait des yeux noisette légèrement bridés. C'est vrai qu'il avait un certain charme, mais il n'en jouait pas. J'étais convaincue que toute sa vie tournait autour de l'entreprise et qu'il voulait encore s'affirmer avant de penser à se marier et à fonder une famille. Il n'était pas coureur et, lors des rares soirées dansantes auxquelles il nous accompagnait chez l'une ou l'autre de nos copines, il semblait s'ennuyer. Les conversations 'futiles' et les commérages ne l'intéressaient guère.

Je ne sus que répondre à Maya.

"Ces choses arrivent plus souvent que tu ne le penses. Mais ne te casse pas la tête, prends ton temps pour réfléchir et si tu veux nous en reparlerons.", fit-elle

Bien sûr, mon regard sur son frère ne pouvait que changer après cette révélation et je commençai à le considérer sous un angle différent, faisant attention à des détails que j'avais autrefois négligés, comme à sa façon de s'habiller, toujours propre, mais sans recherche, avec des chemises de couleur ivoire qu'il changeait deux fois par jour – c'était par le col, impeccable et parfaitement amidonné que je le remarquai car il transpirait abondamment –, de grosses chaussures marron, couvertes de poussière qu'il portait pour le travail, tandis qu'à l'heure de fermeture il les échangeait contre des mocassins à l'italienne, non sans être passé par la salle d'eau à l'arrière de l'officine et avoir enfilé ses vêtements du soir. Il en ressortait, délicatement parfumé au talc, en bras de chemise, sans jaquette, mais avec une cravate beige ou bleu ciel nouée autour du cou. C'était un rituel chez lui que ni son père ni sa sœur ne suivaient – eux comme moi attendions de rentrer à la maison pour nous rafraîchir et nous glisser dans des habits plus confortables. Malgré la rudesse de son travail – comme je l'ai dit plus tôt, il devait contrôler les diverses étapes de conditionnement du tabac, aboutissant au séchage et à la découpe calibrée des feuilles, puis assister aux enchères, lesquelles rassemblaient les fermiers des environs, un exercice qui n'était pas de tout repos et au cours duquel les voix fusaient dans une cacophonie parfois assourdissante ; en fin de semaine il devait également distribuer la paie aux ouvriers tout en écoutant les doléances de certains d'entre eux; il se comportait toujours avec un grand calme, ne s'énervant jamais. Et il souriait très rarement, comme si les responsabilités qui lui incombaient étaient trop sérieuses pour lui permettre une quelconque velléité de gaité. Sa sobriété et sa droiture étaient par contre reconnues de tous et, dès qu'un litige éclatait avec l'un ou l'autre des employés, c'était à lui que l'on faisait appel plutôt qu'à son père, dont la sévérité proverbiale en effrayait plus d'un malgré le fait qu'il traitait son personnel avec justice.

Je me demandais alors quelle place je pouvais avoir dans l'esprit ou le cœur de Sacha, lui qui semblait ne s'intéresser qu'à l'entreprise familiale. Ce fut Maya qui engagea le processus d'un rapprochement entre lui et moi. Un samedi soir que je logeais chez eux, après que les parents se furent retirés dans leur chambre, devant le poêle du salon où crépitait un feu doux et rassérénant, Maya s'adressa sans ambages à son frère :

"Tu n'avais pas quelque chose à annoncer à Florence, tu sais, ce dont tu m'as encore parlé ce matin ?"

Le visage tanné de Sacha s'empourpra soudain comme celui d'un clown dont les joues sont peinturlurées en rouge. Il me regarda en bégayant : "C'est que... c'est que je ne veux pas précipiter les choses."

"Écoute, Sacha, nous ne sommes plus des gosses,", fit Maya avec à la fois de la bonhomie et une certaine fermeté, "cela fait des semaines que tu m'en entretiens ! Vas-y, ouvre-toi, ce que tu as à dire est tout à fait naturel !"

Je regardai ce grand échalas perdre tous ces moyens, lui qui d'habitude conseillait et commandait des dizaines d'êtres humains avec une assurance bienveillante,.

"Bon", s'impatienta mon amie, "c'est moi qui le lui annoncerai." Puis, se tournant vers moi, elle dit : "Ma chérie, Sacha éprouve des sentiments très sincères à ton égard. Et il voudrait te fréquenter afin de mieux te connaître."

"Pourquoi, pas ?", fis-je, esquissant un sourire timide à l'endroit de son frère. Celui-ci me lança un regard presque étonné et je vis ses traits lentement se détendre. "On peut toujours essayer", poursuivis-je, "avec l'esprit ouvert, mais sans contrainte. Et si ça ne marche pas, on restera les très bons amis que nous sommes."

Cette dernière phrase fit tiquer le jeune homme tout en le rassurant. Il y avait donc de l'espoir.

Nous passâmes le reste de la soirée à trois – ce fut moi qui insistai pour que Maya reste car j'avais aussi besoin de cette transition –, ébauchant des projets de sortie, voire de vacances au Mozambique proche ou à Durban en Afrique du Sud, sur la côte de l'Océan Indien. J'insistai pour que Maya nous chaperonne car à cette époque il n'était pas convenable qu'un jeune homme et une jeune femme non encore mariés s'en aillent seuls à l'étranger. Cette perspective plut à Sacha et dès lors il se montra plus bavard, allant jusqu'à nous raconter quelques blagues, par ailleurs toujours très sages. Je n'avais jamais vraiment ri franchement devant lui, ce qui n'était pas le cas avec Maya, qui, elle, était le boute-en-train de la famille. ......

Voir le site de Albert Russo pour plus d'info et tout ces livres disponible sur:
http://www.albertrusso.eu/

autre livres :

Eclipse sur le lac Tanganyika
La tour shalom
Le cap des illusions
L'ancêtre noire
Sang mêlé et ton fils léopold

 

 

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