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La Tchécoslovaquie faisait partie des amis de l’Union Soviétique, elle avait, à l’époque, à Léopoldville, une représentation installée dans une grosse villa en pleine ville, au milieu d’un jardin clôturé, hérissée d’impressionnantes antennes de radio. Elle faisait l’objet d’une surveillance assidue des services belges de contre-espionnage. Ses agents étaient tenus à l’œil et leurs allées et venues suivies de près.

0 La Tchécoslovaquie faisait partie des amis de l’Union Soviétique, elle avait, à l’époque, à Léopoldville, une représentation installée dans une grosse villa en pleine ville, au milieu d’un jardin clôturé, hérissée d’impressionnantes antennes de radio. Elle faisait l’objet d’une surveillance assidue des services belgesde contre-espionnage. Ses agents étaient tenus à l’œil et leurs allées et venues suivies de près.
L’entrée des étrangers devait être justifiée et nécessitait l’obtention d’un visa. L’histoire que je raconte se passe en 1953, elle concerne un certain « mundélé kintémona », qui en lingala ,langue locale, veut dire : « le blanc à la seringue ». A cette époque, j’avais un chauffeur nommé Paul Kindomba , frère d’un chanteur en vogue à Léopoldville et à Brazzaville (qui s’appelait De Saio) . Paul était donc bien introduit dans les milieux congolais de la capitale.
Ma jeep ayant rendu l’âme, L’Institut Géographique m’avait envoyé un petit camion, véhicule mieux adapté pour le transport du matériel de campement, du matériel topographique et de l’équipe de travailleurs qui m’accompagnait en brousse toute l’année. Ce camion était rouge.

0 Les routes en latérite étaient très poussiéreuses et en fin de journée, après quelques heures de voyage mes travailleurs étaient couverts d’une poussière qui les rendait méconnaissables. Aussi, avais-je l’habitude, à la fin de la journée, avant de monter au village où j’avais installé le camp, de m’arrêter quelques minutes au bord de la rivière pour permettre à mes jeunes hommes d’y plonger et de retrouver un visage humain et une présentation digne de leurs hôtes (ils logeaient chez l’habitant).
La rivière était aussi l’endroit où les lavandières venaient battre leur linge et laver leurs enfants, en fin de journée, quand la chaleur se faisait moins étouffante. (1)Il s’en suivit de nombreux investissement et équipements en matériel et infrastructures, hôpitaux, écoles. C’est ainsi que l’Institut Géographique du Congo belge fut doté du dernier cri des appareils de restitution photogrammétriques suisses (Wild) et de caméras aériennes faisant l’envie des instituts belges et français équipés pour des années encore de vieux matériel d’avant guerre.
Ce jour là, nous étions partis de grand matin et rentrions pour la première fois au village avec le nouveau camion, avant la tombée de la nuit. Notre arrêt au bord de la rivière provoqua un mouvement de panique parmi les villageoises. Elles s’enfuirent avec bassines et enfants, disparaissant parmi les roseaux et les grandes herbes, comme si le Diable en personne avait essayé de les attraper. Voilà le chauffeur qui sort du camion en riant et les appelle : « revenez, n’ayez pas peur, c’est moi, Paul Kindomda…… ». Une à une elles ressortent des roseaux, nous reconnaissent, se rassurent : On vous avait pris pour le mundele kintémona. Dis-donc Paul, raconte-moi encore une fois l’histoire de ce fameux mundélé (homme blanc).

Voici donc cette histoire telle que je l’ai reconstituée.

0Peu après la guerre un artiste peintre tchécoslovaque avait obtenu un visa pour visiter le Congo et y exercer son art. On n’avait trouvé aucun motif valable pour le lui refuser, mais dès son arrivée il était surveillé de près.
Chaque matin, à bord d’une camionnette rouge de location, il se rendait dans les avenues de la cité congolaise. Il y plantait son chevalet et s’appliquait à peindre des scènes de rue avec personnages. Il essayait manifestement d’entrer en contact avec la population et il devenait urgent de l’empêcher de recruter d’éventuels agitateurs en herbe. Que faire ? Il fallait trouver un stratagème pour arrêter légalement son activité. L’inépuisable crédulité des congolais fut mise à profit dans les heures qui suivirent.

Pendant la guerre, l’Argentine avait fourni aux armées des quantités de viande de bœuf sous forme de corned beef. Les hostilités terminées, les producteurs argentins se tournèrent vers l’Afrique en espérant y trouver un débouché pour leurs stocks de viande en boite. Leur génie commercial ne trouva rien de mieux que de changer les étiquettes des boites. Ils y remplacèrent l’image habituelle d’un bœuf par celle d’un africain. Erreur fatale !…. Il ne fallut pas longtemps pour que le bruit se répandit que la viande dite de bœuf était en réalité de la chair humaine.
- Tu y crois, toi, Paul ?
- On me l’a certifié . On y a trouvé des morceaux d’oreille….Quelqu’un y a même découvert un morceau de moustache ! Les bruits les plus divers courent à ce sujet : enfants disparus ? Adultes ? Allez savoir !
Tout cela se passait donc dans la même période d’après guerre. Il suffisait d’y penser. La police ne manque jamais d’imagination. On fit courir le bruit que le peintre venait le jour repérer ses victimes pour les capturer, la nuit venue, en vue de les mettre en boite.

0 Comment faisait-il ?…. A sa vue, la victime saisie de frayeur était comme fascinée, comme l’oiseau devant le serpent ; l’étranger lui passait alors une longe autour du cou, lui faisait une piqûre et la personne tombait à quatre pattes, instantanément transformée en cochon . Elle se laissait ensuite mener jusqu’à la camionnette rouge qui l’emportait en forêt vers une usine de corned beef souterraine, bien connue des seuls européens. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.
Après deux jours d’agitation, l’émeute était proche ; notre bonhomme manqua d’être lynché, la foule renversa sa camionnette et l’incendia ; il ne dut enfin son salut qu’à la prompte intervention de la police qui s’empressa de le mettre à l’abri et de le réexpédier en Europe par le premier avion.
Ainsi se termina l’aventure d’un artiste peintre venu au Congo dans un but inavouable et qui fut désormais appelé « blanc à la seringue » ou « mundélé kintémona ». L’histoire se répandit en brousse sur des centaines de kilomètres, chacun étant saisi de frayeur à chaque venue d’un camion rouge, même après plusieurs années. Je ne serais pas étonné qu’elle se raconte encore de nos jours à la veillée, tant sont tenaces les histoires invraisemblables auxquelles les gens de là-bas croient dur comme fer.

Tels, dans l’Odyssée, les compagnons d’Ulysse métamorphosés en pourceaux par Circé la magicienne..

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Merci Jean-Paul pour ces trois histoires

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