Il fallait à peu près une demi-heure à une équipe bien formée pour plier la tente, plier le mobilier rudimentaire, mettre la batterie de cuisine dans sa caisse et charger le tout dans le camion ou la remorque de la jeep. Le cuisinier s’occupait de la cuisine, du filtre à eau et de la lampe à incandescence ; le « lavadaire » s’occupait de la literie, de la moustiquaire et du lit de camp. Le plus délicat était le chargement du petit frigo à pétrole qui restait toujours dans sa caisse d’origine, et des instruments topographiques.
Il fallait une bonne heure pour réinstaller le tout dans un autre village, car nous campions dans des villages pour permettre à nos hommes de loger chez l’habitant. Je ne confiais à personne l’installation du petit frigo dont la lampe à pétrole était difficile à régler et avait tendance à fumer. Sa présence représentait mon plus grand luxe ; il fournissait deux bouteilles d’eau fraîche après une nuit de fonctionnement. Cela peut paraître ridicule actuellement, mais dans ce climat tropical et dans les conditions d’inconfort que nous connaissions, c’était un bonheur.
Il fallait parfois laisser le véhicule à la garde du chauffeur, quand les sites à visiter se trouvaient à plus d’une demi-journée de marche, et continuer à pied avec un matériel de campement réduit, ce qui diminuait encore le confort du logement déjà si rudimentaire. La petite malle blanche à croix rouge était toujours du voyage et ne passait pas inaperçue. L’arrivée dans un village y apportait de l’animation. Aucun signe d’hostilité, bien au contraire ! C’est par les enfants qu’on pouvait voir que nous étions les bienvenus. Ils accouraient avec beaucoup de gentillesse en criant « Mundélé, Mundélé, Mundélé » (homme blanc) en agitant leurs petites paumes blanches. Les villageois étaient toujours disposés à nous montrer les meilleurs sentiers et à nous procurer leurs rares fruits ou gibier. 
L’espoir de vendre quelques denrées, de recevoir des soins (Il fallait parfois passer plus d’une heure de « consultations » pour venir à bout de la file de patients), la perspective de bénéficier d’un transport gratuit et rapide en cas d’urgence, l’espoir de voir bientôt ouvrir une nouvelle route, la curiosité de voir vivre un européen parmi eux, autant de motifs d’accueil s’ajoutant à leur hospitalité naturelle.
C’était le temps de la « Pax Belgica » que certains qui l’ont connue doivent regretter ; que d’autres qui ne l’ont pas vécue sur place critiquent âprement. Les villageois n’étaient pas riches certes ; ils vivaient en autarcie, mangeaient à leur faim dans une paix qui leur était garantie et qu’ils n’avaient pas connue avant notre arrivé, du temps où ils devaient vivre cachés pour se protéger des incursions des marchands arabes à la recherche d’esclaves.
Dans les villages plus importants se tenaient des marchés hebdomadaires. Les villageois y vendaient leurs surplus agricoles à des prix fixés par l’Etat. Ils y trouvaient un tribunal coutumier, un dispensaire, une école (80% des enfants y étaient scolarisés). Des équipes médicales itinérantes encadrées par des agents sanitaires européens faisaient la chasse aux maladies tropicales, qui étaient en voie de disparition, convoquant les villageois des environs, tenant les fichiers des malades et procédant sur place à des analyses immédiates en cas de doute. La fièvre jaune avait disparu, la maladie du sommeil était pratiquement éradiquée, les lépreux étaient obligés de se faire soigner dans des centres où ils étaient pris en charge. La malaria était soignée et les nourrissons pesés.
Des agronomes de l’Etat faisaient la promotion de la culture du coton, du riz de montagne, du palmier à huile, pour rendre le pays autosuffisant, distribuant semences et conseils, surveillant les marchés pour que le juste prix soit respecté par les commerçants venus de la ville. Telle était la vie dans la brousse des années 50.
Les trois années suivantes furent passées en brousse également. Avec Colette, ma femme, d’abord et ensuite aussi avec Olivier notre 1er enfant, dans les territoires de l’intérieur. Elles furent semblables aux trois premières, à la différence près que les besoins du travail n’exigeaient plus de déplacements aussi fréquents.
Elles s’inscrivaient dans une mission de mesures topographiques de nivellement de précision (1) faisant partie d’un programme international joignant l’océan Atlantique à l’océan Indien avec des raccordements au nivellement de précision de l’AEF à Bangui et à celui de la Tanzanie sur le lac Tanganika. Il s’agissait de définir le niveau exact de repères situés tous les 4 à 5 km et ceci d’un océan à l’autre.
Les mesures se faisaient le long des routes (en boucles de plusieurs centaines de km) avec des appareils de précision mesurant la différence de niveau entre deux mires verticales situées à une distance maximum de 75 mètres de l’opérateur et ainsi de proche en proche et de borne à borne. Il fallait organiser et surveiller une douzaine d’opérateurs travaillant avec des niveaux de précision. La progression était d’environ 120 km par mois et le camp pouvait rester en place de 3 à 4 semaines. Ceci laissait plus de temps disponible pour la vie de famille, mais à la longue, le manque de confort ajouté à la difficulté de s’approvisionner en vivre frais, due au changement continuel de campement, rendit la vie en brousse difficile à supporter.
Les gens qui étaient à poste fixe, en brousse, se faisaient expédier chaque semaine une caisse de vivres frais qui arrivait souvent en assez mauvais état, vu la chaleur et le long acheminement par bateau puis par la route. Notre mobilité ne nous permettait même pas ce mode d’approvisionnement. Nous étions donc tributaires des restes de vivres frais disponibles dans les rares boutiques des petits postes de brousse ou de conserves et de la rare possibilité vivrière locale. Après six années de brousse on pouvait difficilement me refuser de rentrer en ville pour travailler au siège de l’Institut Géographique. C’est ainsi qu’en 1958 nous aménagions dans une maison avec jardin que nous avions acquise dans un joli lotissement arboré de la périphérie de Léopoldville.
C’était une vie complètement différente : eau courante, électricité, téléphone, climatisation, seconde voiture. Des amis retrouvés, des activités culturelles, accès aux piscines, aux cinémas, soirées dansantes, barbecues, escapades sur le fleuve avec notre petit hors-bord.. Les horaires de travail étaient aussi très agréables : de 6h30 à 13h30 six jours par semaine.
L’Indépendance en vue
En janvier 1959 il y eut de l’agitation, suite aux élections communales où les nouveaux partis faisaient assaut de revendications. Le nationalisme naissant était attisé par des agitateurs venus de l’étranger via Brazzaville située sur l’autre rive du fleuve Congo. Les richesses du pays attiraient les convoitises des grands, Les Américains craignaient que les Russes ne fassent main basse sur le Congo et vice-versa. C’était le temps de la guerre d’Algérie, du règne de Nasser en Egypte, des révoltes des Mau-Mau au Kenya ; l’Afrique était en ébullition . A Léopoldville l’agitation tourna à l’émeute. Dans les quartiers indigènes, quelques boutiques furent pillées et incendiées ; l’armée dut intervenir et il y eut des morts (neuf)).
C’était le début du processus qui mena à l’indépendance du Congo, 18 mois plus tard. Dans ces jours là, je travaillais à des essais de mesures à l’aide d’altimètres de précision à partir d’un hélicoptère. Je me souviens d’avoir été effrayé de voir les boutiques incendiées alors que je survolais, à basse altitude, un quartier populaire. . L’atmosphère avait changé ; certains européens n’osaient plus s’aventurer dans les quartiers populaires ; l’agitation avait gagné le Bas-Congo, disait-on : un « Monpère » s’était vu couper la barbe, un planteur avait vu son pick-up incendié.
Je devais justement entreprendre un périple de 3 jours dans le Bas-Congo, pour réceptionner une série de bornes destinées au Nivellement Général et fraîchement construites par un entrepreneur. Nous partions avec lui en jeep et devions loger dans les missions. Tout se passa sans problème. Un seul incident est digne d’être raconté. Les routes que nous devions emprunter étaient étroites et sinueuses, souvent encaissées. La venue d’un véhicule en sens inverse pouvait poser des problèmes. Parfois le sol était si sablonneux qu’il fallait se lancer pour franchir un passage difficile. Ralentir amenait immanquablement à se planter. Il ne restait alors qu’à mettre pied à terre et à saisir une pelle pour dégager le sable devant les roues, mettre des branchages ou des herbes dans les ornières, décharger le véhicule le plus possible et essayer d’en sortir en poussant à l’arrière.
Le cas se présenta, ces jours là, dans une courbe, en forêt. Alors que nous nous lancions pour franchir un passage sablonneux, nous étions tombés nez à nez avec un camion surchargé. Nous nous trouvions tous deux ensablés face à face. Situation délicate par ces temps troublés ! . . . Le camion était rempli de bonnes femmes revenant de quelque marché, toutes vêtues de leurs pagnes multicolores. Parmi elles un seul homme. Agitation, invectives, fureur du chauffeur de camion. Nous étions la cause de leurs difficultés et l’atmosphère était tendue.
Du haut de la troupe agitée, l’homme me désigne du doigt et crie dans sa langue : Celui-là je le connais !
Moi aussi, je reconnais en lui le travailleur que j’avais employé cinq ans auparavant, dans la région .Il faisait rire toute l’équipe par son caractère original ,ses mimiques, son odeur et sa crainte de l’eau. Je l’interpelle à mon tour dans sa langue : Joseph Kuka ! T’es-tu lavé ce matin ? Sens-tu toujours aussi mauvais ? Les mouches te suivent-elles toujours par derrière comme disaient tes camarades ? (o sukulaki nzoto na yo na ntongo ? ozali na sono mabé, ba djinji ba za ko landa yo na sima lukula bandeko na yo balobaka.).
C’est l’éclat de rire général , la détente; toutes les femmes le montrent du doigt et se moquent de lui. J’ai les rieurs de mon côté. Lui-même se met à rire et, mettant la main à la ceinture, me dit : Regarde, J’ai toujours la ceinture que tu m’avais donnée. La glace est rompue ! Là-dessus tout le monde met pied à terre et, ensemble en chantant, nous nous mettons à dégager les roues des véhicules et à chercher des branchages dans la forêt proche. Nous étions des leurs, le charme était revenu
(1)A la fermeture d’une boucle on constatait une différence avec le niveau pris au départ. la précision, c-à-d l’erreur moyenne, était de 4mm multiplié par la racine carrée de la distance exprimée en km, soit pour 400 km, 4mm x 20 =80 mm. L’erreur maximum admissible étant de 2,5 x l’erreur moyenne, soit après une boucle de 400 km : 2,5 x 80mm = 200mm ou 20cm maximum en plus ou en moins sur le niveau de départ. On obtenait cette précision grâce au matériel sophistiqué utilisé et par un travail exécuté en double, par aller retour, qui permettait d’éliminer les mesures hors normes. L’erreur finale ( ici inférieure à 20cm ,) était répartie par calcul sur la distance (ici 400 km, soit moins de 2mm pour 4 km) et chaque repère se voyait attribuer un niveau définitif . Ce nivellement était très précis, on devait y apporter une correction systématique à mesure qu’on s’écartait de l’Equateur pour tenir compte de la forme ellipsoïde de la Terre. Actuellement les mesures de nivellement se font toujours de la même manière, avec le même matériel et avec la même précision.
Histoires africaines
Ces histoires se passent en Afrique centrale, au Congo Belge, du temps de la colonisation. C’était au temps de la PAX-BELGICA que beaucoup de vieux qui l’ont connue doivent regretter actuellement. C’était au milieu des années 50, période de grand développement économique et social, à la veille des élections communales et de l’instauration d’un régime de sécurité sociale pour tous les travailleurs. Il y régnait une grande sécurité pour tous, tant dans les villes que dans l’intérieur du pays. 80 % des enfants étaient scolarisés, L’enseignement moyen se développait et une université était créée à Lovanium, près de Léopoldville.
L’indépendance était envisagée dans un avenir lointain et imprécis, dans 50 ans disaient certains, tandis que le développement du pays allait bon train : réseau routier, voies navigables, chemins de fer, mines, plantations, aucun secteur n’y échappait. Le Bas-Congo, région s’étendant entre l’océan Atlantique et la capitale Léopoldville, sur une surface plus grande que celle de la Belgique, était particulièrement concerné par ce développement, car les chutes du fleuve Congo et la perspective de la construction du plus grand barrage du monde permettait d’envisager le développement d’un centre industriel gigantesque. Sur les quelques kilomètres du site d’Inga, le fleuve Congo dévale, en cataractes, une dénivelée de plus de 100 mètres. C’est une région forestière très peu habitée qui avait été autrefois infestée par la malaria, la maladie du sommeil et la fièvre jaune.
C’est dans la perspective de ce développement que l’Institut Géographique du Congo, dont je faisais partie, avait entrepris l’élaboration de cartes topographiques à grande échelle, sur la base de photographies aériennes. Une vaste campagne de travaux topographiques au sol avait été entreprise pour couvrir toute cette région d’un réseau de triangulation permettant de fixer les repères de la cartographie. Des sommets distants de 20 à 40 kilomètres formaient un maillage de triangles dont les angles étaient mesurés avec une grande précision. A partir de ces sommets dont les coordonnées X, Y, Z étaient calculées de proche en proche, il était possible de connaître les coordonnées de point caractéristiques de photos aériennes et d’établir la cartographie.
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Merci Jean-Paul pour tes histoires
Tine la webmaster de congo-1960















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