

Témoignage d'Emilie Hacherelle
N° 007
J'ai vécu durant la colonie belge au Congo, j'ai du fuir en 1960.
Thysville, les derniers jours.
J’ai vécu sept ans en tant qu’enseignante au Congo Belge.
Cinq, de 1953 à 1958, à Mbanza Mboma, une mission située dans le Bas Congo. C’était un pensionnat pour jeunes filles noires dirigé par les Mères du Sacré Cœur de Linthout.
Ensuite, je fus engagée par les Sœurs de la Charité de Gand qui dirigeaient un pensionnat à Thysville. Les classes étaient fréquentées par des élèves congolaises et par des élèves européennes.
J’y suis restée de 1958 à 1960. J’ai dû mettre un terme à ma carrière en Afrique suite à l’indépendance qui eut lieu le 30 juin 1960 comme chacun sait.
A Thysville, les premiers jours de juillet 1960 furent assez difficiles. L’avenir était incertain. Fallait-il rester, fallait-il partir ?
De toute façon, nous étions en vacances et peu sûres d’être réengagées en septembre pour une nouvelle année scolaire.
On prépare donc quelques bagages au cas où !!!
Un petit voyage à Léopoldville s’imposait pour faire quelques courses et quelques démarches pour un départ éventuel précipité
.
Ce jour-là, le 5 juillet, à bord de la Mercedes prêtée par un ami, Marie-Jeanne, Marie-Josée et moi-même nous embarquâmes pour Léo avec l’intention de rentrer à Thysville dans la soirée.
De Léo à Thysville, il y avait une bonne centaine de kilomètres de route asphaltée. Les principales localités, Kasangulu, Madimba, Kisantu, traversées sans difficultés, nous arrivâmes au Camp Hardy situé au bas de la colline de Thysville.
Il faisait noir ! La nuit tombe tôt en Afrique ! Il devait être environ 21 heures.
Un petit groupe de soldats noirs nous obligèrent à stopper en exigeant les clés et que nous sortions de la voiture.
Je leur tins tête en dissimulant les clefs et en bloquant les portières.
Après un moment de discussion et à l’approche d’une autre voiture phares allumés venant de Léo, nous pûmes continuer notre route, soulagées mais très intriguées par cet incident.
Arrivées en ville, nous allâmes réveiller le Commissaire de Police pour lui signaler l’étrange comportement dont nous avions été témoins. Aucune autorité dans la ville ne semblait savoir ce qui se passait et que la Force Publique, au Camp Hardy, s’était révoltée et qu’avaient débuté des évènements qui s’étendraient rapidement à toute la Colonie.
Je ne sais quelles dispositions pris le Commissaire. Il nous conseilla de rentrer chez nous et d’attendre la suite des évènements. Notre habitation était située à la limite de la Cité Indigène ce qui n’était guère rassurant. Nous fîmes donc quelques bagages pour un départ éventuel et précipité.
Le lendemain, dans la matinée, un soldat noir, fusil braqué, nous intima l’ordre de le suivre, mais, crânement, nous lui résistâmes et le menaçâmes de nous plaindre à ses chefs.
Nous eûmes la chance de l’impressionner car il se retira mais en promettant de revenir.
Nous avions eu peur et nous nous réfugiâmes au couvent où nous passâmes la nuit dans le dortoir des religieuses, allongées sur des matelas. Durant la nuit, des soldats se présentèrent à la porte du couvent. Ils exigeaient qu’on leur livre « les demoiselles » ; nous n’en menions pas large. Heureusement, une religieuse parlant la langue parvint à force de palabres à sauver la situation pour cette fois là.
Le 2 juillet, le départ des européens fut organisé et nous fûmes évacués vers Léopoldville par le train blanc. Il y avait à bord les familles des officiers du Camp Hardy qui avaient souffert des brutalités des mutins et dont des hommes blessés étaient prisonniers sur place.
Nous fûmes hébergés au pensionnat des Mères du Sacré Cœur à Kalina où se trouvaient déjà beaucoup de familles blanches. On pu disposer des chambrettes des internes et nous fûmes ravitaillés, vaille que vaille, avec des sandwiches dont la fraîcheur était quelque peu suspecte.
Je demeurai 2 jours à Léopoldville où je pus circuler facilement malgré l’atmosphère tendue. J’ai constaté que l’immeuble de l’ambassade de Belgique était assailli par une foule d’européens paniqués.
Enfin, le 9 juillet, un bus nous transporta à l’aéroport de la Ndjili où nous embarquâmes dans un avion de la Sabena. Les passagers étaient nombreux, les enfants sur les genoux des adultes. Un réconfortant repas nous fut servi à l’escale de Kano, et nous arrivâmes, après quelques dix-sept heures de vol, à l’aéroport de Zaventem. L’arrivée se fit dans un silence angoissant. Un public nombreux attendait les rescapés.
C’était très impressionnant. Mais, nous étions rentrés au pays et pour ma part, sans trop de dommages ce qui n’était pas le cas de tout le monde.
Bon nombre d’arrivants avaient dû tout abandonner et l’avenir s’avérait incertain pour beaucoup.
Emilie Hacherelle
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