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Henri Scaillet ©

 

LE CASQUE

Henri Scaillet

Contes et Nouvelles

 

LE CASQUE

 

Pensez vous qu’une fillette de cinq ans, armée d’une carabine, puisse tuer un lion féroce mangeur d’hommes sans coup férir ? Qu’est-ce qui pouvait bien lui donner ce courage, cette force, cette adresse pour terrasser une bête féroce pesant une demi tonne ?  Pour les broussards, pour ceux qui ont affronté les bêtes sauvages d’Afrique par plaisir ou par nécessité, on ne partait pas à la chasse sans au moins un fusil de calibre raisonnable, pour pouvoir arrêter les buffles qui chargent, ou les rhinos en colère. De plus, la prudence la plus élémentaire exigeait que l’on chasse à deux, car la chasse en solitaire était très dangereuse….

Alors, comment une petite fille avait-elle pu abattre un lion mangeur d’hommes à elle seule, avec une simple carabine 22 ‘long’ ? Imagination  de colonial se ventant pour se mettre en évidence et parader pour s’attirer l’admiration de convives lors des repas de famille ? Non, à l’âge de la gamine, on ne pense pas à ces futiles et vaines vantardises.

Mais alors, que s’est-il passé ?

 Annie, -c’était le nom de la petite fille-, avant de partir pour le Congo, était passée par un magasin spécialisé de Bruxelles vendant des équipements pour coloniaux. C’était pour elle un magasin étrange, où on trouvait des malles, des bottes, des lampes de tous genres au milieu de crocodiles empaillés exposés en vitrine. Dans sa ville de province, elle n’avait jamais vu pareil étalage de choses hétéroclites, ni pareil désordre dans ce qui était offert en vente. Dans tous ces objets destinés à équiper les aventuriers de la brousse, elle remarqua soudain une espèce de bol blanc, tapissé de vert, avec une petite bride en cuir passant sur la visière ; elle s’approcha de cette chose qu’elle n’avait jamais vue et en prit une en mains. Bien vite elle comprit que c’était un couvre chef et le plaça sur sa tête, pour ressembler au mannequin qui se trouvait près de la porte d’entrée. Lorsque ses parents la virent ainsi équipée, ils lui dirent : «  il ne te manque plus qu’un fusil pour paraître aussi redoutable que Jane, la femme de tarzan.


Ils ajoutèrent que le casque colonial était le chapeau indispensable à porter au Congo sous le soleil de l’équateur. Sans casque, dirent ils, tu risques l’insolation qui provoque de violents maux de tête. D’ailleurs, continua le papa, tous les Blancs portent un casque en Afrique, même les enfants ; je vais t’en acheter un  car vraiment, ça te va bien.

Fière de sa nouvelle acquisition, Annie ne voulut plus quitter son casque et le garda sur sa tête jusqu’à son retour chez elle – un retour en voiture qui lui évita les sarcasmes dont elle aurait été l’objet, si elle s’était promenée dans les rues de Bruxelles en le portant. Il est vrai que le casque blanc des coloniaux était bien le symbole qui les différenciait de leurs compatriotes de Belgique. Il suffisait de feuilleter les pages d’un album de photos, pour reconnaître du premier coup d’œil celles prises en Afrique de celles prises en Europe. Sur les photos d’Afrique, les casques blancs étaient sur toutes les têtes….des blancs.

Annie ne se sépara pas facilement de son casque qu’elle garda sur la tête jusqu’à l’heure d’aller au lit. Elle le plaça alors sur sa table de nuit et le regarda jusqu’au moment où le sommeil l’emporta au pays des rêves…Quels beau rêves…Un nuage la déposa au milieu d’une forêt tropicale,  pleine d’animaux attentifs à son plaisir et désireux de l’entraîner dans leur monde vierge des pollutions des villes et des railleries des hommes. Là, où les singes voltigeaient de branches en branches, où le léopard côtoyait les antilopes, où les troupeaux de zèbres galopaient autour d’éléphants paissant paisiblement dans une herbe haute et vigoureuse, elle se retrouvait parmi des amis qui ne lui voulaient aucun mal. On aurait dit que son casque blanc la désignait comme la protectrice de cette nature abondante et généreuse vivant dans la paix. Des animaux s’approchèrent d’elle et un petit singe déluré lui demanda : -D’où viens-tu avec cette étrange coiffe blanche sur la tête, qui te change des hommes à tête noire qui nous tuent et réduisent en cendres nos territoires. Est-ce ton casque qui laisse couler tes beaux cheveux dorés que nous aimerions toucher ?  – Allez y, touchez les, je ne vous ferai aucun mal, car je suis ici pour vous protéger et vivre avec vous ; je suis des vôtres avec mes quatre pattes attachées à un corps, et une tête qui ne désire rien d’autre que de vous connaître.


Déjà, des enfants singes lui apportaient des bananes, des ananas, des oranges et l’entraînaient vers le cœur de la forêt pour lui faire découvrir toutes leurs richesses. Elle passa sous les voûtes d’arbres millénaires, traversa des rivières sur le dos d’éléphants ou bien se laissa prendre par la main par de petits singes rusés ayant construit des passerelles avec des lianes.  
 Les singes ne prétendaient pas être les plus intelligents, ni les maîtres des autres animaux, de même les lions et les panthères ne se disaient pas les plus rusés ni les plus forts ; de même les éléphants et les zèbres qui adoraient la savane, ne s’en disaient pas les propriétaires. Tout était à tous dans un monde bien équilibré qui se développait harmonieusement.

Dans son nouvel univers Annie avait tout à apprendre. Le casque blanc qu’elle portait ne lui accordait pas le privilège d’avoir la science infuse à l’égard de la nature ; elle interrogea un okapi qui depuis le début restait un peu à l’écart, de peur de voir cette nouvelle venue, achever de décimer les quelques individus qui restaient encore en vie. – N’aie pas peur, dit Annie, je ne te veux que du bien, mais pour que nous nous comprenions il faut que tu me dises si tu crois en la création.  Tes propos sont peut-être sages, répondit l’okapi, mais en ce que je crois absolument, c’est à ma disparition qui ne saurait tarder. Alors à quoi a servi la création si, dans l’évolution, je dois maintenant disparaître de cette terre, en même temps que les milliers d’espèces vivantes qui disparaissent tous les ans. Non, pour que je croie en la création il faudrait d’abord que cesse notre extermination ; de plus, je ne sais qui a créé qui dans la création car celle-ci semble n’avoir commencé qu’au moment où les singes se sont manifestés. Nenni cria un vieux chimpanzé qui écoutait la conversation, nous n’avons rien à voir avec ceux qui ont trahi la nature et nous persécutent tous pour l’instant. La création, c’est une histoire inventée par ceux qui nous détruisent et qui, par leur bêtise, vont nous éliminer tous de cette terre, eux compris ; ils se sont donné le nom ‘d’hommes’ en s’imaginant qu’ils étaient les élus d’un Dieu qui les avait choisis comme créature parfaite du monde des vivants – alors qu’ils ne sont même pas capables de sauter d’arbre en arbre ; ni de vivre sans nous tuer ajouta l’okapi ; ni sans nous abattre frissonna un vieil arbre millénaire. Non, ils ne sont plus nos parents, renchérit le vieux singe, je les renie pour être devenus les ennemis de notre terre.

A son réveil, Annie retrouva son casque comme l’on retrouve un jouet familier. Après son rêve, l’Afrique était devenue pour elle une sorte de terre promise et elle brûla du désir de la connaître, un désir qui se concrétisa quelques semaines plus tard. L’impatience du départ la fit à nouveau rêver d’une Afrique pleine de mystères, de bêtes et d’aventures fantastiques jusqu’au jour où, enfin, elle débarqua à Stanleyville, au cœur de l’Afrique. Son papa, qui était arrivé quelques semaines plus tôt, l’attendait à sa descente d’avion avec, sur la tête, le fameux casque blanc qui marquait bien le début de son nouveau type de vie ; en effet, tous les blancs, outre leurs vêtement légers, portaient un casque comme elle-même et sa maman. Son papa, lui, paraissait bien habitué à cette coutume de l’endroit et ne s’en débarrassait qu’à l’intérieur ou pour s’éponger le front.

Après l’émotion et le plaisir de se retrouver en famille, Annie passa son premier jour en Afrique dans la ville de Stan , où elle eut la surprise de se sentir sur une autre planète. Les rues en terre rouge, bordées de palmiers avec tout au long de belles petites villas décorées de bougainvilliers, et agrémentées de parterres remplis de fleurs au milieu de grandes pelouses bien entretenues, la déconcertèrent un peu. Ces paysages lui semblaient trop beaux pour être d’une ville africaine ; elle s’attendait à de la brousse et elle se retrouvait dans un grand parc où il manquait des promeneurs – les seuls rencontrés n’étant que des Noirs ou des Noires portant sur leur tête, non un casque, mais des chaussures ou un ballot en tissu de mille couleurs. En plein centre, elle remarqua un peu plus d’animation – beaucoup de Noirs sans casque. Dans la masse des têtes noires, elle remarqua quand même quelques taches blanches ; c’étaient les casques de Blancs qui se perdaient dans la foule….

 Annie était maintenant en plein cœur de la brousse. De la brousse au sens complet du mot, c'est-à-dire loin de tout, là où il n’y avait pas d’eau, ni d’électricité, ni même de route. C'est-à-dire où on logeait dans des cases près d’une piste éloignée de tout centre urbain. Là où il n’y avait que de petits villages isolés, vivant de leurs maigres revenus provenant de la culture des bananes, du maïs ou de l’huile de palme. Le coton procurait bien un petit supplément, mais la vie était toujours au niveau de ce qu’elle était depuis des millénaires. Enfin, maintenant, il n’y avait plus les razzias des arabes se livrant à la traite des Noirs ; des missions éparpillées un peu partout et des dispensaires soignaient gratuitement et efficacement les malades atteints de la maladie du sommeil ou de la fièvre jaune, etc... En un mot comme dans dix, la paix régnait partout. Mais Annie n’avait pas retrouvé la nature généreuse et accueillante dont elle avait rêvé avant de venir ici. Au contraire, les animaux étaient chassés, les arbres détruits et la nature exploitée sans ménagement ; son père, un agronome au casque blanc, partait chaque jour avec une équipe de moniteurs noirs, à travers champs et forêts, pour organiser les cultures et exploiter rationnellement les terrains déboisés. Ainsi, si la paix régnait dans le monde des hommes, elle était loin d’apaiser les angoisses des animaux qui devaient fuir leurs terres pour se réfugier toujours plus profondément au cœur de la forêt vierge ; cette situation les avait rendus furieux et les plus forts se défendaient parfois en attaquant les villages. Des éléphants ravageaient les cultures de bananiers et de maïs, alors que des lions vidaient les enclos abritant les chèvres des hommes noirs. Mais là où Annie se trouvait, la guerre avait dégénéré. Des lions affamés par les migrations forcées des antilopes qui avaient dû céder leurs terres aux populations noires, avaient mis le siège autour du village où elle campait depuis deux jours. Des Noirs avaient prévenu son père et lui avaient signalé que des lions mangeurs d’hommes avaient attaqué les villages voisins et étaient arrivés autour de leur village.

Annie restait confiante malgré tout. Elle avait son casque et se rappelait les rêves qu’elle avait faits avant de venir au Congo ; les lions ne lui faisaient pas peur et, même après le retour des champs de son papa, qui lui raconta l’histoire d’une femme dévorée dans le village la nuit dernière, elle considérait toujours que les animaux étaient ses amis. Pourtant, la nuit précédente, elle avait bien entendu les rugissements des bêtes fauves – les rugissements terribles de lions affamés défonçant les portes des cases pour dévorer leurs victimes.

La nuit tomba sur les cases. Annie se trouvait dans un gîte en terre battue au toit de paille, ces petits gîtes de brousse ouverts en leur milieu avec, de chaque côté, une petite chambre aux murs branlants, dans laquelle on accédait par une porte coulissante constituée de nervures de palmiers. Chacune de ces chambres communiquait sur la partie centrale non murée de la petite construction. Durant la journée, on se tenait dans la partie centrale pour prendre ses repas ; la nuit, on se retirait chacun dans sa chambre – un réduit de deux mètres sur trois qui ne pouvait contenir qu’un seul lit – ce qui fait qu’Annie devait dormir seule de son côté…

Cette nuit là, ce ne fut plus un rêve, mais un cauchemar. Casque blanc ou pas casque blanc, les lions vinrent rendre visite à Annie et pénétrèrent dans son gîte en reniflant les sacs de couchage laissés sur la petite ‘barza’ périphérique ; ils traversèrent la pièce centrale bousculant au passage la table et les chaises, pour sortir de l’autre côté. Ils s’allongèrent alors sur le sol en guettant le vieux ‘zamu’ de garde qui, fou de terreur, arracha par poignées les pailles du toit de la cuisine annexe, pour alimenter un feu devant théoriquement éloigner les fauves. C’est à ce moment que le vieux gardien se mit à crier de toutes ses forces : ‘ Bwana, iko mazambula’. Le papa d’Annie ne comprit pas le mot ‘mazambula’ qui était un dialecte local pour désigner le lion et une conversation bruyante s’engagea sous le nez des lions – car ils étaient plusieurs ! Enfin, le père comprit et regarda par la petite ouverture du mur de sa chambre, pour apercevoir un lion couché sur le sol à trois mètres de lui. Son sang se glaça dans ses veines alors que son épouse, réveillée par le tintamarre, lui demandait ce qui se passait ; désespérément, il lui fit signe de se taire et d’un geste du bras l’appela pour lui montrer la bête. A sa vue, la maman alla se blottir contre son mari, impuissant de faire quoi que ce soit car sa petite carabine se trouvait dans la cabine de son pick-up !!!.

Situation cornélienne. Annie dormait comme une bienheureuse dans l’autre chambre, dans laquelle il était impossible de se rendre sans passer sous le nez des lions ! Comme il était impossible d’aller chercher la carabine dans le pick-up ! Fort heureusement, la petite fille ne s’est pas réveillée et n’a rien entendu de tout ce drame, un drame qui aurait pu tourner à la tragédie si les lions avaient poussé un peu plus sur la porte de sa chambre….ou s’ils avaient sauté par-dessus la cloison de moins de deux mètres de hauteur.

Le départ des lions ne se fit qu’au lever du jour, quand le chef de groupe sortit de la brousse pour lancer un rugissement de rappel. Le lion couché sous la petite fenêtre de la chambre se leva nonchalamment et, tout à l’aise, sans se presser, alla rejoindre ses compagnons déjà retirés derrière le rideau des bananiers …

Le Papa d’Annie, le lendemain matin, ne partit pas dans les champs avec ses moniteurs, mais se précipita dans une mission située à une cinquantaine de kilomètres de l’endroit, pour demander aux Pères dominicains un fusil de gros calibre, après leur avoir expliqué sa mésaventure de la nuit. Les braves missionnaires ne purent lui donner qu’un vieux fusil, ayant appartenu à un des soldats de l’armée italienne défaite lors des combats de la seconde guerre mondiale, dans le nord de l’Afrique.

De retour au gîte, le papa s’employa à remettre l’arme en état – ce qui prit plusieurs heures de travail car l’arme était rouillée et en très mauvais état. Mais le plus grave était qu’il n’avait que quelques balles – aussi vieilles que le fusil- des balles qui pouvaient faire ‘long feu’ au lieu de faire mouche. Un peu avant la tombée du jour, le Père était prêt à faire face à l’attaque des fauves.  Il ne dut pas attendre longtemps. Avant même que le soleil ne se couche il vit arriver son planton en catastrophe – son homme de liaison qui, à vélo, le reliait épistolairement à une petite ville éloignée d’une centaine de kilomètres.  Un planton qui laissa tomber son vélo à son arrivée pour se précipiter vers le père d’Annie et lui dire, haletant, que les lions arrivaient, après l’avoir pourchassé un peu plus loin sur la piste. Heureusement, le planton avait de bonnes jambes ; il a dû battre le record absolu de vitesse en la circonstance.

Le moment du sacrifice était arrivé. Le papa devait-il défendre les populations locales ou laisser la vengeance de la nature s’opérer sur elles ? Ces lions déchaînés, c’était la vengeance de la nature, d’une nature déséquilibrée sous les effets du développement anarchique et abusif d’une activité humaine qui détruisait la nature. Le papa d’Annie n’hésita pas. Il choisit de défendre les hommes avant tout, car le mythe d’un casque qui rend bon n’était qu’un rêve d’enfant . N’empêche, quand il se dirigea d’un pas ferme vers les fauves mangeurs d’hommes, il y alla sans casque, tête nue pour ne pas décevoir sa fille et la laisser dans son rêve qui devrait, lui aussi, devenir réalité- le rêve de sauver la nature par des hommes, qui devraient tous porter un casque blanc, pour faire régner la justice de la nature, avant celle des hommes.

Car il n’y a qu’une nature qui, si elle disparaît, sera l’arrêt de mort de tout ce qui vit sur cette terre.  

A quand le retour des ‘casques blancs’ au Congo, au lieu des casques bleus ?

 

 

 

 

 

 



 


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