André Shorochoff

Pierre, mon père, fils d’un Colonel de l’armée russe immigré en Belgique en 1923, arrive à Bruxelles en mars 1924, il a 16 ans. Il termine ses études secondaires à St Luc et reçoit son diplôme de géomètre en 1929. Il est immédiatement engagé par la Compagnie du Kasaï (Filiale de la CCCI). Lorsqu’il s’embarque à Anvers, le 2 juillet 1929, il n’a pas encore 21 ans. Son premier poste sera Dima le long de la rivière Kasaï, le siège de la société.
Il restera au Congo jusqu’en 1962 où il travaillera successivement pour d’autres filiales de la CCCI, la SAB, à Wangata et la Busira-Lomami, à Isangi.
Comme géomètre il voyageait en bateau, en pirogue et à pied pour cartographier les zones qui avaient été attribuées à sa société et borner les zones propices au développement de plantations d’Hévéa, de café, de palmiers Élaeis.
Son surnom congolais était « Bwana Tembo » parce qu’il faisait des percées toutes droites dans la brousse pour pouvoir établir les relevés trigonométriques nécessaires au bornage.
Il était considéré par les Congolais comme un travailleur infatigable, il pouvait marcher des heures durant sans se faire porter en « Tipoï ». La photo ci-dessus est prise à Bemba en 1929. Il a laissé des mémoires qui décrivent sa vie en brousse et racontent des dizaines d’anecdotes.
En voici une :
« Après mon départ, Paul, un Suisse arrivé la veille, décide de se coucher, raisonnablement, lui aussi. Mes deux amis continuent à la bière et attrapent une solide cuite. Ils commencent à s’asperger d’eau et à se battre avec des coussins puis ont l’idée d’organiser le baptême du « petit Suisse ». Jacques prend son fusil et commence à tirer en criant : « Au léopard, au léopard ! ». Il tire au moins 20 cartouches, la culasse était brûlante, mais pas de réaction du Suisse qui dort profondément. Ils décident, alors, de faire mieux, ils allument des torches avec de la paille arrachée au toit et entrent dans sa chambre en criant : « Des léopards ont envahi le poste il faut fuir, nous évacuons ! », et ils sortent pour se cacher. Le Suisse sans demander son reste, prend ses jambes à son cou et galope vers la rivière avec sa lampe tempête, monte dans une pirogue, lâche l’amarre et tente de la pousser dans le courant avec une perche. Mais comme c’est la première fois qu’il monte dans une pirogue, il bascule et tombe dans l’eau en criant au secours, je ne sais pas nager. Heureusement pour lui, à côté de la pirogue il y avait un canot dont le moteur était en panne ; le mécanicien noir et le barreur qui venaient d’avoir terminé la réparation, rentraient chez eux au clair de lune. En entendant les cris du blanc ils étaient vite retournés sur leur pas pour sauver le pauvre homme d’une noyade certaine. »
André Schorochoff Ophain BSI le 6 décembre 2009
Extraits des mémoires de Pierre Schorochoff 1908 /1985
Géomètre à la Compagnie du Kasaï de 1929 à 1932
Première mission et installation
Assis dans mon tipoye, chaise à porteurs peu confortable, portée par 4 hommes, j’observe le paysage ; nous traversons une forêt maigrichonne, quelques palmiers hauts et minces couronnés de régimes qui attendent les amateurs. Nous suivons d’abord une route dans une plaine sableuse, égayée par quelques rares arbres rabougris, et après une forte montée qu’une auto aurait du mal à escalader, nous débouchons sur une plaine herbeuse qui s’étend à perte de vue. Nous quittons la route pour un petit sentier ; après plusieurs heures de marche, la caravane se réanime ; nous arrivons au village où je m’installe pour quelque temps et certains porteurs se mettent à courir pour être les premiers à l’arrivée. Nous sommes reçus, avec des cris de joie, par les villageois qui sont intrigués par ce blanc qui débarque chez eux.
Première tâche, obligatoire à l’arrivée, dresser la tente. Mais je n’ai encore jamais ouvert les deux ballots. Je découvre un tas de piquets de différentes longueurs, des crochets en fer, des cordages, une énorme bâche. Je n’avais pas la moindre idée de la manière dont il fallait assembler le tout, et mon boy restait pantois, devant cet amas informe, qui devait devenir une habitation pour le Blanc. Heureusement que les porteurs en avaient déjà monté ! Après quelques tâtonnements, elle se dresse fièrement ; elle est spacieuse, 2x2 m et une grande bâche forme une sorte d’auvent, sous lequel je peux m’installer pour manger. Mon mobilier est vite installé, le lit est monté en un temps record, la table et la chaise pliantes sont placées et, comble du confort, je dispose d’une chaise longue, un transat, pour me reposer après le repas.
L’installation terminée, les porteurs s’en retournent chez eux ; j’ai un pincement au cœur ; je suis maintenant tout seul, au cœur de la brousse congolaise, et je ne parle pas la langue indigène. Je vais devoir me débrouiller.
Rencontre avec les Bayakas
Dans ce village je fais la connaissance des Bayakas. Ils sont petits et bien musclés. Ils se présentent à moi et m’expliquent qu’ils désirent travailler pour moi comme porteurs et tipoyeurs et qu’ils sont prêts à me suivre partout. Comme j’avais, à chaque déplacement, des difficultés à former une équipe, disposer d’une équipe permanente offrait de nombreux avantages. Je ne devrais plus à chaque fois expliquer comment emballer, monter la tente, faire une percée, placer les mires etc.
Je les engage et je n’ai jamais regretté ma décision. Ils sont pleins d’initiative, résistants et intelligents.
La première chose qu’ils me proposent, c’est de me construire un nouveau tipoye ; celui que j’utilise leur parait trop lourd et mal construit. J’accepte. Ils partent aussitôt en forêt et reviennent les bras chargés de lianes et de bambous. Ils ont récolté une liane très résistante la « kodi » qui est très fine et est utilisée en vannerie. Ils me demandent une brasse d’americani (toile de coton très fine et très résistante)
Ils se mettent immédiatement au travail et, en quelques heures, ils réalisent un véritable chef d’œuvre Il y a, même, des accoudoirs, un repose pied et un panier pour placer mes petites affaires. J’essaye immédiatement mon nouvel engin; il est beaucoup plus confortable que le précédent, c’est plutôt une chaise longue, le balancement est grandement diminué parce que les hommes sont placés entre les bambous et peuvent poser leurs bras sur eux et les maintenir fermement. Je le baptise « tipoye torpédo de course ». Il me servira durant tout mon terme et grâce à lui je pouvais atteindre une vitesse de 7 Km/h au lieu de 4. Une fois, j’ai couvert 30 Km en 4 heures.
Nouvel An 1930
Le 31 décembre 1929, nous nous embarquons dans la baleinière à pagaye ; j’emmène mes porteurs bayakas et mon tipoye pour rentrer car la remontée de la Luie est vraiment pénible.
Nous arrivons à la tombée de la nuit ; le gérant de la factorerie est furieux car il n’a pas reçu la caisse de bière commandée à Donda pour le réveillon. Mais, à peine sommes nous arrivés qu’un bruit de moteur se fait entendre sur la rivière ; une heure plus tard, un canot arrive avec la caisse de bière tant attendue et le mécano qui a fait le déplacement, pour assurer la livraison, se joint à nous. Les festivités commencent par l’ingurgitation de multiples verres de bière. Un dîner très convenable nous attend, bien arrosé par la bière qui coule, sans contrainte, dans les gosiers. Au fil du temps, je vois disparaître mes compagnons qui regagnent leurs lits en titubant.
Les nuits africaines sont douces et agréables ; cette nuit là, le ciel était particulièrement brillant, pas un nuage et pas de lune. J’ai passé cette nuit de nouvel an, allongé sur une chaise longue, à admirer les plus belles constellations, une bouteille de bière à portée de la main, sur une petite table à côté de moi. Je n’avais pas la moindre envie de dormir ; la moiteur de l’atmosphère était très agréable et le silence tranquillisant.
Je décide de me ravitailler en bière et constate que la caisse de 48 bouteilles de ¾ de litres est presque vide. Je m’ouvre une dernière bouteille et reprends ma méditation céleste.
Le premier chant du coq trouble cette tranquillité je n’avais pas la moindre envie de bouger, j’étais bien, le chant des oiseaux qui se réveillent, tour à tour, suivant les espèces, égaye ce premier lever de soleil de l’année 1930. Je vide, doucement, mon dernier verre sans avoir été, le moins du monde, grisé au cours de la soirée et de la nuit
La récolte de miel sauvage
Un jour, que je relève une palmeraie de 300ha, un de mes travailleurs bayakas découvre un nid d’abeilles dans un arbre mort. Il me propose de les enfumer pour récolter le miel. Je laisse deux hommes à cette tâche et poursuis la percée. Le soir, ils m’apportent, dans des feuilles de bananiers, plusieurs gâteaux de miel bien gluant. Je décide de récolter le miel en les faisant chauffer au soleil ; je donne instruction à mon boy de bien laver ma cuvette de toilette et d’y placer les gâteaux sur de baguettes, le lendemain matin.
Lorsque je rentre vers midi pour déjeuner, j’entends un bourdonnement effrayant autour de ma tente. Le boy affolé ne sait plus quoi faire, il a suivi mes instructions et a placé la cuvette sur ma table juste devant ma tente qui est, maintenant, envahie par des milliers d’abeilles excitées par le miel.
Heureusement mes Bayakas sont là ! Ils se précipitent dans la forêt et reviennent rapidement avec différentes écorces, herbes et branchages pour enfumer ma tente et libérer mon miel. Quelques minutes plus tard, elles étaient loin et j’ai pu récolter, dans un bocal bien hermétique de quoi améliorer mon ordinaire pendant quelque temps. Ce miel était parfumé et un vrai délice.
Le petit singe
Un jour, je reçois en cadeau un mignon petit singe, il est tout jeune ; c’est un « pain cacheté », de la famille de cercopithicidés. Son pelage est vert gris, ses yeux sont cernés de bleu et sur chaque joue une touffe de poils. Je le fourre dans ma chemise pour le réchauffer. Je l’adopte et il m’adopte aussi, la nuit il dort près de moi sur la malle bain sous une serviette éponge comme couverture.
Il est vite devenu une vraie vadrouille et la mascotte des travailleurs ; je l’ai gardé jusqu’à la fin de mon terme. Quand je changeais de poste et que la caravane se formait, il était tout excité, sautait d’une malle à l’autre, surveillait avec attention l’attachement des perches en bambou et se mettait toujours en tête de la caravane. Si jamais il s’était trompé de malle et que les porteurs ne partaient pas en tête ou s’arrêtaient le long du chemin, il descendait, courait à toute vitesse jusqu’au premier, lui escaladait les jambes, le torse et se mettait bien en place comme s’il dirigeait la manœuvre. En cours de route, il n’hésitait pas à quitter la caravane pour sauter dans un arbre où il avait repéré un fruit bien mûr. Un jour qu’il s’était attardé dans un arbre et que toute la caravane était passée, je l’entends crier derrière moi. Je le vois galoper à toute allure, bondir sur un porteur de mon tipoye et venir se réfugier dans mes bras. Comme je voyageais toujours en queue de caravane pour m’assurer qu’aucun colis n’était abandonné, il m’avait rattrapé en premier lieu mais après quelques minutes, rassuré, il est reparti s’installer à sa place habituelle.
Dès l’arrivée dans un village, il me faussait compagnie pour explorer les cases, soulever le couvercle des casseroles et trouver quelque chose à chaparder, pour manger.
Un jour, je le vois voler une patate douce sous le nez d’une négresse qui cuisinait. Mais la patate était chaude et cela a donné une scène d’un comique époustouflant ; debout, sur ses pattes, il se passait la patate d’une main à l’autre en poussant des petits cris. Tout le monde, y compris la négresse, riait de bon cœur ; elle lui tendit une patate froide qu’il saisit et récupéra la chaude.
Mais ses exploits n’étaient pas toujours sans laisser des traces. Un jour, il explore mon étagère sur laquelle je range mes plans, et mon matériel de dessin ; intrigué par les pots d’encre de Chine de diverses couleurs, il les ouvre et y plonge ses doigts. Il a vite fait d’en barioler mes plans et tous les papiers à sa portée. Lorsque je prends conscience du désastre il est trop tard.
Malgré ses frasques je l’aimais bien, il était affectueux et amusant.
La visite d’un éléphant
Un jour que je suis de passage à Donda pour une réunion entre géomètres, je loge dans la maison de passage avec Musso ; nous partageons la pièce unique. Un bruit insolite me réveille en pleine nuit. Je soulève ma moustiquaire et je vois, à la lueur de la lampe tempête, Musso en train de farfouiller dans un ballot de tente. Je lui demande ce qu’il fait et il me dit en chuchotant qu’il y a des voleurs sur la barza. Comme je n’avais pas la moindre envie de me lever je le laisse faire. Il extrait du ballot un piquet de tente et s’avance vers la porte, en silence, la lampe dans une main son arme de l’autre. Il ouvre brusquement la porte et se précipite dehors, pousse un cri et rentre illico en se précipitant vers sa valise. Je lui demande ce qui se passe et il me répond : « Mais ce n’est pas un voleur c’est un éléphant ! » J’éclate de rire et quand je le vois sortir son revolver, un petit Browning 6,35, je tombe presque de mon lit. Je lui dis d’aller se recoucher et de laisser l’éléphant se promener en paix. Ce qu’il fait et nous nous rendormons, à cet âge on se rendort vite.
Le lendemain matin, nous voyons clairement les empreintes des pattes de l’éléphant et, en les suivant, nous arrivons au cimetière où sont enterrés trois européens morts à Donda pendant la construction de l’usine. A notre grand étonnement il avait arraché les trois croix sans endommager les balustrades et les dalles qui les décoraient !
Blagues diverses
La vie n’était pas désagréable, nous faisions régulièrement des blagues.
La semelle d’acier. Paul Yverdon, le « petit Suisse » était devenu le souffre douleur de certains agents du poste. Un jour, il constate que ses chaussures de marche sont usées et demande comment il peut les faire ressemeler. On lui dit qu’il faut s’adresser au chef mécano qui est responsable pour ce type de réparation. Quelques jours plus tard, il reçoit une grande caisse pleine de papier journal ; étonné il l’ouvre et découvre, tout au fond, ses chaussures bien cirées mais dotées de semelles, parfaitement ajustées, en tôle de 5mm!
L’annonce matrimoniale. Un jour, notre groupe de célibataires, très international, composé d’un Belge, d’un Français, d’un Suisse et d’un Russe, décide de répondre à une annonce matrimoniale dans un journal politique satirique, Candide.
Nous décidons de rédiger une réponse collective : « jeunes coloniaux, désireraient correspondre en vue mariage ». Je suis chargé de la mettre à la poste. Quelques mois plus tard, des paquets de lettre nous arrivent, parfois des lettres grands formats avec photo. Je répartissais, scrupuleusement, les lettres en 4 paquets jusqu’au jour où la direction nous a convoqué pour nous engueuler, plus de 600 lettres étaient arrivées à l’intention des joyeux célibataires.
Mais cette campagne fit un heureux, Paul, le Suisse. Il répondit à une demoiselle de Lausanne et ils commencèrent à correspondre régulièrement. A chaque arrivée de bateau il y avait une lettre pour Paul qui rentra en congé à la fin de son terme, il l’épousa et resta en Suisse. Je ne l’ai plus jamais revu.
Chasses
Nous pénétrons dans une forêt maigrichonne et après environ 1Km, nous débouchons dans une grande zone déboisée pour la culture du manioc. Le villageois qui nous guide nous demande, par signe, de faire silence. Je suis chaussé d’espadrilles et malgré tous mes efforts, j’ai l’impression de faire un vacarme épouvantable en marchant sur les branches cassées. Nous retrouvons la forêt et le pisteur s’arrête pour écouter, au bout de quelques instants il est évident que les craquements de branches cassées indiquent bien la présence d’éléphants. Le pisteur se faufile, comme un serpent, entre les branches, revient nous expliquer, par gestes, qu’un très gros éléphant est tout prêt, qu’il se présente de flanc, la tête vers la gauche. Il nous fait signe de le suivre.
Le rôle primordial du pisteur est de repérer comment est placé l’animal à tirer et de placer, idéalement, le chasseur ; il ne s’agit pas d’arriver face à l’éléphant, il n’est pas une gazelle qui peut se retourner facilement et prendre la fuite en cas de danger. L’éléphant qui se sent menacé fonce droit devant lui et il n’est pas question d’arrêter une masse de plusieurs tonnes.
Nous suivons le pisteur à pas de loup, nous entendons, tout prêt, la respiration de l’éléphant, au bout d’une quinzaine de mètres il apparaît entre les arbres il est tout noir et sa masse est énorme, j’ai l’impression qu’il se gratte contre un arbre. Nous sommes à dix mètres de lui et attendons le moment favorable pour tirer, soudain il tourne la tête vers nous et elle apparaît, de profil, entre deux arbres. C’est maintenant. Nous épaulons tous les trois et faisons feu en même temps. L’éléphant s’écroule sans bruit, foudroyé par notre triple salve. Gerber s’approche pour lui donner le coup de grâce qui n’est pas nécessaire, il ne bouge plus. L’éléphant s’est littéralement agenouillé, appuyé sur les arbres, il est resté vertical en enfonçant ses défenses, profondément, dans le sol. Tout ce que l’on voit c’est une grosse boule de peau. Le dépeçage sera un vrai casse tête, normalement, en plaine, l’éléphant tombe sur le côté propulsé par l’impact des balles qui le frappent latéralement à la tête. Mais ici comme il est placé il faudra l’attaquer par le dos.
Nous sommes affamés ; depuis 5 heures ce matin nous n’avons rien mangé et ce « crime » nous a mis l’estomac dans les talons ; nous rentrons au village où l’agitation est à son comble. Tout le monde chante et danse en anticipant les agapes en perspectives. Moi, je suis moins fier, je n’ai pas aimé cette chasse.
Le lendemain matin, tous les mâles du village et nos porteurs sont présents à l’appel, armés de machettes bien aiguisées, de haches bien affûtées, de cordes etc. pour attaquer le dépeçage. Le spectacle est peu appétissant, le cadavre est déjà entouré d’un nuage de mouches qui virevolte. Tous les indigènes s’y mettent en riant et en chantant. Mais cela n’est pas facile car l’éléphant est très mal placé. Un groupe attaque la tête pour la dégager et prendre les défenses, un autre attaque la cuisse arrière qui n’est pas bloquée par l’arbre, et un troisième monte sur le dos.
Gerber décide de vendre la viande pour récupérer son permis et me dit que le dernier éléphant lui a rapporté près de 4.000f. Il me charge de diriger la vente. Je ne puis le lui refuser et me mets au travail, au début cela ne va pas trop mal mais avec l’arrivée des femmes et des enfants cela devient une véritable foire d’empoigne. Je monte sur le dos avec un bâton pour maintenir l’ordre, mais maintenir à distance et faire payer une foule qui se dispute les morceaux est une gageure. Au début je donne des petits coups de bâtons pour tenter de maintenir un semblant de discipline mais ils comprennent vite que je n’ai pas envie de me fâcher et ils partent sans payer, en rigolant. La chaleur, la puanteur et les innombrables mouches rendent la situation intenable pour ne pas dire infernale. Je descends de mon poste et abandonne la vente.
Enfin, le ventre est ouvert, et l’on commence à débiter les tripes. Comme tous les vrais gourmets le savent, c’est là que l’on trouve les vrais morceaux de roi et la bataille s’intensifie, mais la puanteur aussi.
Soudain, l’on sort du ventre de l’animal un bâton bien rond et lisse de 6 à 7 cm de diamètre et de 60 à 70cm de long, bien pointu. Je me demande ce que c’est et l’examine de près, il est parfaitement lisse et agréable au toucher.
Enfin la tête est coupée et on peut la basculer pour dégager les défenses. Quelle désillusion, elles sont toutes petites ; il faut plus d’une heure pour les enlever, elles ne pèsent que 9 kg chacune !
Le bâton trouvé dans le ventre intrigue beaucoup tous les mâles du village qui se le passent de main en main, le tâtent, l’examinent et se le repassent. Un «vieux tata » (littéralement vieux papa ou sage), aux cheveux blancs, nous explique qu’il provient d’un piège à éléphant, d’un modèle très ancien, d’avant l’arrivée des blancs. La pointe est durcie au feu et pas recouverte de fer comme maintenant.
Le piège à éléphant fonctionne de la manière suivante. Les indigènes repèrent, d’abord, le trajet que l’éléphant suit dans la forêt ; il suit toujours le même sentier qui devient, à force de passage un véritable chemin bien dégagé. Ils choisissent deux arbres, espacés d’une quinzaine de mètres de part et d’autre du chemin et les relient par une poutre horizontale fixée solidement avec des lianes qui ne manquent pas en forêt. On prépare un épieu qui est fixé sur la potence par une liane et on en garni un bout de la pointe que l’on a retrouvée dans le ventre de l’éléphant. Le bout supérieur de l’épieu est foré d’un trou dans lequel on passe un bâton pour le maintenir comme une goupille de grenade. Le bâton est attaché à une liane qui est tendue en travers du chemin et l’éléphant, en passant, la tirera avec ses pattes et déclenchera la chute de l’épieu qui tombe d’une dizaine de mètres de haut dans le dos de la victime, idéalement sa nuque.
Les indigènes nous expliquent que l’éléphant était très jeune lorsqu’il avait déclenché le piège et que la pointe ne l’avait frappé que sur le côté ; il avait survécu à ses blessures et s’était développa normalement.
André Shorochoff