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Et Dieu créa le Congo.

Avant, pendant et après l'indépendance.

Auteur : Liliane Kissimba
Collection Réflexions chez éditeur Bernard Gilson

128 pages 16,50 €

Le livre

Ce livre, qui se présente avant tout comme un témoignage passionné, n'en ignore pas pour autant l'épopée de l'ancien royaume du Kongo, son déclin avant la colonisation, l'exploitation sans scrupule de ses ressources humaines et matérielles et enfin, les avatars qui ont précédé et suivi l'Indépendance.

On apprendra, sans doute avec quelque surprise, que l'ambassade du royaume du Kongo était accréditée auprès du Vatican au début du XVIe siècle et que le premier évêque congolais a été sacré en 1521.

Liliane Kissimba nous explique avec limpidité comment les peuples du pays « le plus riche du monde » est devenu et demeure l'un des plus pauvres de la planète.

Son regard sur les dérives du pouvoir mobutiste et les illusions perdues à l'avènement des Kabila est sans concession. Dans l'urgence engendrée par la misère persistante de ses compatriotes, elle ouvre quelques pistes qu'il serait indécent d'ignorer.

 

L'auteur

Née à Lubumbashi en 1965, Liliane Kissimba, issue d'une famille nombreuse dont le père est cadre africain au sein de la future Gecamines, elle obtient un graduat en marketing et dynamique commerciale avant de créer son entreprise de mode.

Arrivée en Europe en 1998, elle occupe actuellement un poste auprès d'une société multinationale aux Pays-Bas.

 

Extrait

CHAPITRE PREMIER
L'EXIL ET LA CONSCIENCE

Je suis née à Lubumbashi, la capitale du cuivre, dans la province du Katanga, en septembre 1965, l'année où Mobutu accédait au pouvoir.
Fille d'un cadre de la GCM (Générale des Carrières et des Mines, devenue entre-temps la Gécamines), je suis issue d'une famille nombreuse et relativement aisée.
Mon enfance fut ordinaire. Après des études primaires et secondaires dans les prestigieuses écoles des enfants de cadres de la GCM, j'obtins, dans une institution privée, mon graduat en marketing et dynamique commerciale.
Peu après, j'ai fondé ma propre société de création de mode vestimentaire, une expérience qui m'apprit beaucoup sur les pratiques commerciales en usage dans mon pays.
À mon arrivée en Belgique en septembre 1998, j'ai entrepris une formation supplémentaire en gestion et informatique.

Depuis l'année 2000, j'occupe un poste au sein d'une société multinationale aux Pays-Bas où je suis toujours affectée à l'instant où j'écris les premières lignes de ce livre.

On pourrait se poser des questions au sujet de mes motivations, moi qui suis « privilégiée ».

Depuis mon arrivée en Belgique, je n'ai cessé d'assister à différentes réunions consacrées à la pauvreté du tiers-monde, aux possibilités de développement, aux énergies renouvelables …

Mais surtout, je porte un regard dégagé de toute influence en direction des hommes et des femmes restés au pays et qui subissent l'une des plus graves crises économique et sociale de l'humanité.

C'est à eux que je m'adresse avec fraternité et nostalgie en leur disant tout mon amour, mais aussi en les invitant à se remettre en cause.
Les propos qui seront tenus ici ne s'apparentent en aucun cas à un réquisitoire. Je me refuse de juger et me limite à apporter mon témoignage qui contribuera peut-être, dans le meilleur des cas, à l'édification d'une société africaine plus juste, épanouie et sereine.
J'éviterai pareillement de condamner sans appel la colonisation, laquelle apporta à mon peuple le meilleur et le pire. Sans doute l'indépendance a-t-elle été concédée dans la précipitation, sans trop de souci d'assurer la naissance d'une démocratie réelle.
Sans doute aussi le Parlement et la Monarchie belges ont-ils accordé trop longtemps leur confiance à un dictateur peu soucieux du progrès de sa nation.
Les responsabilités sont innombrables, et il n'est pas question ici de poser des têtes au pilori, même si quelques faits seront épinglés au passage.
Mon souci est avant tout de mettre en évidence les richesses incommensurables de mon pays face à la misère de mes compatriotes et de tenter de comprendre les raisons de cet incroyable paradoxe.
Je n'ai pas la prétention de me lancer dans un essai historique ou un pamphlet politique, bien que le survol des principaux événements liés à ma patrie, à ses relations avec la Belgique, avec les pays occidentaux et bien plus tard avec la Chine me semble indispensable pour illustrer mes propos. De nombreux extraits de presse et différents témoignages crédibles contribueront, dans une certaine mesure, à l'objectivité de ma démarche.

La crise économique mondiale qui frappe les nations les plus riches et les plus pauvres offre sans aucun doute la possibilité d'un changement radical, non seulement des méthodes, mais surtout des mentalités.
C'est essentiellement sur l'évolution des comportements que reposent mes espérances d'un meilleur avenir africain.
Je rêve d'un Congo libéré de ses chaînes ancestrales, délivré de ses despotes et ouvert aux grands courants du progrès.
Je rêve d'hôpitaux qui pourraient accueillir les plus humbles, les réconforter sans leur réclamer l'obole, les rendre à la nature sains et vifs.
Je rêve de pasteurs qui feraient jaillir la joie dans les cœurs sans les alourdir d'interprétations tronquées et fantaisistes.
Je rêve de ministres et de juges intègres qui rétabliraient la dignité des pauvres et ne redouteraient pas d'amener les plus puissants à confesser publiquement leurs écarts, sans pour autant les exclure de la Nation.
Je rêve enfin de ce pays magnifique à jamais débarrassé de ses tortionnaires, de ses profiteurs, de ses petits chercheurs d'or et qui resplendirait à l'avant-garde des peuples les plus méritants.

Peut-être suis-je naïve d'espérer tout cela. Et pourtant, le sang de cette nation qui coule en mes veines me porte à l'espérance : rien ne sera plus comme avant, dès l'instant où, après avoir éradiqué les sources de notre mal, nous nous tournerons avec confiance vers l'ultime révolution, laquelle devrait être plus morale que politique.

Pendant deux jours, je tentai en vain de joindre quelques-unes de nos administrations afin d'obtenir des renseignements. Soit le téléphone sonnait occupé à l'infini, soit on ne prenait pas la peine de décrocher.
C'est là un des multiples exemples de la dégradation, pour ne pas dire de l'inexistence des services administratifs de la République démocratique du Congo.
J'imagine des investisseurs potentiels ou des partenaires culturels qui souhaiteraient prendre contact avec nos autorités. La patience d'abord, le découragement par la suite et finalement la renonciation. Combien de projets avortés, de propositions en suspens, de changements d'objectif en dernière minute, au profit d'autres pays africains beaucoup plus vigilants ?
C'est avant tout notre image qu'il faudrait remodeler, en déléguant aux hautes fonctions des hommes réellement impliqués dans le développement de notre nation, attentifs aux contrats qui pourraient faire évoluer notre économie.
En évoquant notre pays, on pense évidemment à ses richesses inexploitées, mal exploitées ou exploitées au pire à la faveur de licences cédées à des prix dérisoires.
Tous les industriels européens n'ignorent pas que la clé d'accès à nos sous-sols ou à nos terres réside avant tout dans la somme qu'ils pourront faire glisser sous la table en faveur de tel ou tel potentat local.
Alors, les négociations se traitent à la baisse. On livre au rabais des concessions de vingt, cinquante ou cent ans.
Le problème est de savoir si l'interlocuteur congolais qui accorde ces privilèges survivra aux changements politiques ou à la disgrâce du prince.
Pendant ce temps, de très jeunes femmes congolaises se prostituent, des enfants essayent de vendre par les rues des arachides grillées, des œufs durs, des sacs de charbon de bois.
La survie pour quelques centimes, pour un morceau de pain, pour une promesse jamais tenue. La misère dans sa plus simple expression.
Au même moment, un avion parti de Kinshasa atterrit dans une capitale européenne. Tapis rouge, hôtel cinq étoiles. Une suite au dernier étage, et tous les diplomates de l'Occident ou de l'Orient à genoux pour d'ultimes concessions.
Dans l'est, les soldats croient fermement qu'en violant des petites filles vierges, ils se protègent ou peuvent guérir du Sida.

Parfois, il me vient l'envie de sourire en apprenant que 80 % des Congolais sont chrétiens. En ce cas, en regard des Évangiles, je me demande comment 20 % de mécréants auraient pu précipiter notre pays dans un tel désenchantement.
La vérité est que beaucoup de pasteurs et de prêtres déforment les textes de la Bible pour plonger mon peuple, au gré des circonstances, dans le doute ou la terreur. Cette manipulation n'est sans doute pas étrangère aux dons que ces prêcheurs reçoivent des fidèles sans discernement.

Mais il ne faut pas s'y tromper : si la plupart des Congolais, sans pour autant comprendre le message biblique, témoignent d'une foi chrétienne, ils restent cependant attachés aux pratiques animistes.

Me croirez-vous si je vous confie que l'un de nos dignitaires, en prenant possession de son bureau, a répandu du sang de chèvre et dressé des fétiches avec l'espoir que son poste lui revienne longtemps ?
Il n'y a rien de plus redoutable que l'ignorance. Tant que notre population et ses dirigeants seront victimes des superstitions, des croyances archaïques et d'une interprétation fantasque des textes bibliques, aucun progrès durable ne pourra s'envisager.
Le maintien des coutumes ancestrales contribue à faire obstacle à un changement réaliste.
Les Congolais se prétendent monogames. S'il est vrai qu'ils se sentent liés à une épouse légitime, la multiplicité de leurs maîtresses rejoint en fait la polygamie qui était répandue avant la colonisation. De ces liaisons naissent de nombreux enfants dont le père tente à tout prix de conforter l'avenir. Cette situation explique en partie la course à l'enrichissement rapide. Pourvoir aux nécessités de ses maîtresses et financer l'éducation de ses enfants naturels est sans aucun doute un objectif auquel le Congolais moderne aspire.
Il faut aussi prendre soin de ses parents, de ses grands-parents, frères et sœurs et cousins. La nécessité matérielle se trouve ainsi liée à la protection des siens, et à la reconnaissance de la famille dans un cercle illimité.
Cette position, au niveau moral, ne pourrait être condamnée, mais elle entraîne un système de valeurs qui décharge l'État de ses obligations.
La polygamie ancestrale peut s'expliquer face à des réalités économiques : les enfants engendrés représentaient une richesse. Ils travaillaient aux champs et contribuaient à l'alimentation de la famille. Une femme stérile ou sans descendance était considérée comme une malédiction.
Ce modèle ancien est toutefois dépassé, la majeure partie du peuple vivant dans les villes ou leurs faubourgs.
La position des Européens est très équivoque en regard de l'incessante dégradation de notre pays.
Il semblerait même que certains voudraient encourager la dérive. Pour preuve ce jugement du tribunal suisse qui restitue à sa famille les avoirs de Mobutu placés à l'étranger :

La décision, rendue mardi (…) signifie que l'argent (7,7 millions de francs suisses, soit 4,6 millions d'euros) va définitivement revenir à la famille de ce dernier. C'est la fin de plusieurs années de procédure judiciaire entre les ayants droit de Mobutu et la RDC. Les comptes en question avaient été bloqués après la mort de Mobutu en 1997, mesure qui avait été prolongée pour permettre aux autorités congolaises d'entamer les démarches en vue de récupérer l'argent. En 2007, la ministre suisse de la justice, Micheline Calmey Rey avait déclaré que l'argent retournerait au gouvernement congolais qui affirmait qu'il était issu de détournements sous le régime Mobutu.

Le gouvernement congolais n'a pas interjeté appel de cette décision.

sources : http://www.bernardgilson.be/index.php?option=com_content&task=view&id=85

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