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Histoire des Fang, peuple gabonais
Auteur : Cadet, Xavier
Editeur : L'harmattanCollection : Les Tropiques Entre Mythe Et Réalité
Parution : 01/04/2009
Nombre de pages : 459

Au milieu du XIXe siècle, la France implante au Gabon un comptoir destiné à lutter contre la traite négrière et à développer le commerce atlantique. Attirés par une demande croissante, la volonté de supprimer les intermédiaires et les nécessités de mise en valeur de la colonie, les Fang, principaux pourvoyeurs d’ivoire, s’approchent des rivières et gagnent pas à pas la région de Libreville. Ils prennent une part de plus en plus élevée dans les échanges, au détriment des vieilles populations côtières, avec lesquelles les conflits, alimentés par les enjeux commerciaux, se multiplient. Le scénario se reproduit à l’identique dans l’Ogooué depuis son ouverture par Brazza, et dans le Nord, jusque vers 1920.

      L’aveuglement des Blancs, la faculté d’adaptation des Fang et surtout leur nombre a longtemps laissé croire à un peuple nomade, parti depuis le cœur de l’Afrique, voire des bords du Nil, à la conquête du Gabon. La réalité de leur installation observée patiemment évapore ces fantasmes.

  En 1904, à Paris, alors capitale des arts, Paul Guillaume découvre dans la vitrine d’une modeste blanchisserie de Montmartre, une “ idole noire ”. Il fait aussitôt part de sa découverte à Guillaume Apollinaire. Quelques mois plus tard, Vlaminck initie à l’art nègre ses pairs fauves, Matisse et Derain, son compagnon d’atelier, à qui il offre un masque fang. Avec Picasso, ils y trouvent la justification de leurs recherches picturales, la raison de rompre enfin avec l’art antique et commencent une ambitieuse collection d’art primitif, bientôt suivis par Braque, Dunoyer de Segonzac, Moreau, Lhote et Marie Laurencin, puis Max Jacob, Blaise Cendrars. Au-delà de ce cercle d’initiés, l’engouement pour l’art des contrées exotiques se diffuse rapidement auprès d’un plus large public, lançant à partir des années 1910 une véritable vague de négrophilie qui marque de manière déterminante, outre la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture et la littérature. L’école nègre est née.

      L’intérêt pour les arts “ primitifs ” dépasse les frontières hexagonales. En Allemagne, l’écrivain Carl Einstein devient, en 1915, le premier critique d’art africain en publiant une petite monographie sur la sculpture. Parmi les reproductions, figure une tête fang provenant de la collection personnelle de Paul Guillaume, intitulée : “ Tête, Congo Français, pays des Pahouins, Gabon ”. Einstein en conclut la notice par ces mots : “ Je signale que la mythologie des Fans est très belle et pleine d’intérêt ”.

      De toutes les populations de l’Afrique noire et particulièrement du Congo français, les “ Fans ” ou “ Pahouins ” sont alors les plus célèbres. A l’exemple des Océaniens, Maori ou Marquisiens, ils exercent une étrange fascination sur le public qui tient beaucoup au paradoxe entre, d’un côté, la haute esthétique de leur art que traduisent les audacieux partis pris stylistiques et, de l’autre, la brutalité de leurs mœurs : on les dit cruels, féroces, conquérants anthropophages, descendus des rives du Nil jusqu’au Gabon en un flux continu, exterminant ou assimilant par des mariages forcés les populations qu’ils envahissent. Certains auteurs vont jusqu’à affirmer leur supériorité sur l’ensemble de la “ race nègre ”.

      Malgré la fragilité de ses arguments, cette réputation, qui leur vaut d’être exhibés dans les expositions internationales comme des bêtes de foire, marque profondément et durablement la mémoire collective, y compris les milieux scientifiques. Elle oriente de très nombreuses recherches consacrées aux Fang, quels qu’en soient les domaines, historiques, sociologiques ou artistiques, au point qu’il est encore aujourd’hui difficile de cerner le groupe, d’en définir l’originalité, et surtout d’en retracer l’histoire.

    

      La réputation des Fang ne date pas du début du XXe siècle. Elle naît aux premières heures de leur rencontre avec les Occidentaux, notamment avec les Français, venus en 1839 installer dans l’Estuaire du Gabon un comptoir de commerce et une station navale pour lutter contre la traite négrière. De cet embryon, œuvre de la détermination d’une poignée d’hommes conçue dans un contexte de rivalité franco-britannique, naît la colonie du Gabon, dont le développement et la mise en valeur nécessitent la collaboration des populations locales. L’entreprise est difficile pour les Occidentaux, en même temps qu’elle bouleverse les équilibres sociaux et économiques entre villages côtiers et intérieurs, entre courtiers et producteurs. Tout au long de la période, les grandes ambitions, servies par les desseins les plus nobles, se heurtent aux intérêts particuliers et aux pratiques les plus contestables. De leur côté, les Fang sont désireux de prendre toutes leurs parts au commerce en abandonnant l’exploitation des forêts pour devenir courtiers à leur tour. Ils subissent autant que d’autres la politique coloniale mais, servis par une détermination et des structures sociales particulières, ils deviennent rapidement l’objet d’une attention soutenue de Libreville.

      Le Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence (C.A.O.M.) garde la mémoire de ces relations complexes entre Blancs et Fang, en particulier dans la correspondance du commandant de la station navale. Dès l’implantation française, les commandants entretiennent avec Paris et le ministère de tutelle, une correspondance régulière constituée de lettres ponctuelles et de rapports généralement mensuels. S’y ajoutent les rapports des divers officiers de la station navale, comptes-rendus de missions, notes, etc. L’intérêt premier de ces rapports réside dans le soucis militaire que les auteurs mettent à décrire avec simplicité et pragmatisme des faits. On suit ainsi, grâce à un dépouillement méthodique, près de quatre-vingts ans de l’histoire coloniale des Fang, depuis la première rencontre avec les officiers dans les villages du Komo jusqu’à l’administration du Woleu-Ntem en passant par les missions de Brazza et leurs conséquences. On y lit l’enthousiasme du commandant à apprendre la première visite d’un producteur fang chez Glass, les dispositions bienveillantes prises pour multiplier les contacts directs avec les Fang dans l’Estuaire, mais aussi les incendies de villages, les confiscations, les arrestations, les prises d’otages d’enfants, les condamnations, les déportations.

      Les rapports rendent également avec précision l’état des relations entre Fang et populations locales. Ils montrent comment se multiplient les conflits à mesure que les villages fang progressent dans l’Estuaire ou dans l’Ogooué. Ils révèlent sans ambiguïté l’origine des heurts, parfois sanglants, qui agitent les rivières, les manipulations des intermédiaires, courtiers ou traitants, le jeu des maisons de commerce et des sociétés concessionnaires qui entretiennent le feu sournois des antagonismes entre villages, entre ethnies. Ils révèlent enfin les difficultés récurrentes de l’autorité coloniale, notamment son manque de moyens humains et matériels qui la conduit, entre hésitations et reculades, à s’appuyer, au gré de ses intérêts et de l’humeur de ses responsables, sur l’un ou l’autre groupe, et à abuser de sa supériorité militaire pour favoriser, contraindre, autoriser ou interdire l’installation des villages dans l’Estuaire, la circulation des pirogues sur l’Ogooué, imposer le service obligatoire, instaurer une fiscalité, déléguer aux sociétés concessionnaires l’administration de leurs territoires, etc.

      Ainsi, avec justesse et précision, les rapports éclairent d’une lumière nouvelle un aspect méconnu de l’histoire du Gabon à travers la réalité de l’implantation des Fang pendant la période coloniale. Leur reproduction dans de larges extraits permet de mieux saisir comment s’est forgée leur réputation sous l’action des Blancs, comment à l’émerveillement des premiers contacts et les débordements affectifs succède les premières réserves, les alertes et enfin les craintes d’avoir à composer avec des populations turbulentes, comment en moins de quarante ans les Fang passent du statut de farouches porteurs d’ivoire isolés à celui d’envahisseurs “ barbares ”., de partenaires indispensables à celui de freins hostiles à l’essor colonial.       

      La réputation des Fang trouve aussi ses racines dans le contexte scientifique et politique de l’époque qui préside aux nombreuses études sur le groupe. Elles complètent la connaissance du groupe tout en se penchant très précocement sur son histoire précoloniale. Le chantier est mis en œuvre dès le début des années 1840 mais reste ouvert encore aujourd’hui. Plus de cent-soixante ans ne sont donc pas parvenus à venir à bout d’un sujet qui nourrit tant de passions mais dont la complexité égale celle de l’histoire de l’Afrique en général.

      Les rapports administratifs qui évoquent le sujet sont fort rares, les militaires se préoccupant essentiellement des affaires contemporaines. Non qu’ils s’en désintéressent mais ils s’expriment dans des développement plus denses, rejoignant les missionnaires, les aventuriers, les commerçants et les scientifiques dans de nombreuses publications plus ou moins sérieuses, savantes ou grand public, bulletins de géographie, revues de voyages, revues missionnaires, récits d’explorations, bulletins d’anthropologie. Tous alimentent une bibliographie imposante d’articles sur le Gabon en général et sur les Fang en particulier, multipliant les descriptions sur leurs qualités physiques et intellectuelles, leurs mœurs, leurs techniques, leur religion, etc., et développent des théories sur leur histoire ancienne. A l’égal des rapports administratifs, elles sont le reflet fidèle des mentalités coloniales et des intérêts des auteurs à défendre quelques points de vue. Ce sont ces mêmes articles qui ont, au fil du temps et de la pénétration coloniale, construit les théories les plus invraisemblables, repoussant jusqu’en Egypte l’origine des Fang.

      L’histoire précoloniale des Fang est donc très encombrée d’éléments obscurs qui l’ont transformée, au fil du temps, en mythe dans lesquels certains auteurs contemporains se perdent encore. Il est donc indispensable avant même de l’aborder, d’envisager ces théories. L’analyse du contexte politique et scientifique dans lequel elles sont produites permet d’en suivre le cheminement et de les réduire définitivement. Elle ouvre sur des reconsidérations générales sur le groupe, contrepoids indispensable à cent-cinquante ans de conclusions hâtives, de descriptions grotesques, de fanfaronnade

      

      Eclairée de ces nouveaux éléments, l’histoire précoloniale des Fang est encore gardée par de nombreux obstacles, au premier rang desquels se place l’embarras des auteurs devant l’absence d’écrit indigène. Les seuls écrits sont ceux des Occidentaux, dont les plus anciens remontent aux relations de voyage du XVIe siècle, pour lesquels la connaissance du Golfe de Guinée se limite à ses rivages ; les premiers renseignements sur les Fang n’apparaissent qu’au début du XIXe siècle.

      C’est, par essence, toute la spécificité de l’histoire de l’Afrique que de s’intéresser aux sources documentaires non écrites. Celles-ci ne manquent heureusement pas au travers de la culture du groupe, que ce soit dans ses structures sociales, ses croyances, ses rites, sa tradition orale et sa culture matérielle. Si l’archéologie souffre d’une chronologie encore faible pour la zone équatoriale, d’autres disciplines comme l’ethnologie, l’anthropologie ou l’histoire de l’art peuvent donc apporter une aide considérable à l’histoire pour comprendre l’évolution d’un groupe, chercher la part factuelle des légendes, analyser l’origine d’une forme et ouvrir de nouvelles voies de recherches, livrer des éléments inédits. Mais le traitement de ces sources culturelles doit lui aussi s’entourer de précautions pour éviter les interprétations abusives. Il nécessite d’abord d’embrasser ses différents aspects dans une vision la plus large possible, y compris le milieu géographique. D’où une connaissance indispensable du terrain, du sol et de la terre, du climat éprouvant, de la faune invisible et inquiétante, de la flore exubérante, des orages diluviens, de la forêt majestueuse, de l’impétuosité des rivières, de la force de la nature. Comment, sans cela, approcher, à défaut de comprendre, la place de l’homme fang dans l’univers, ses codes, ses pensées, sa “ religion ” et sa “ philosophie ” .

      Deux problèmes majeurs apparaissent ensuite de manière récurrente dans l’étude de la culture fang. La recherche des éléments culturels les plus anciens, d’abord, n’est pas chose aisée quand on mesure l’extraordinaire capacité des sociétés africaines à s’adapter au monde contemporain en suivant les voies de la modernité, à intégrer les cultures voisines, à adopter les modes de vie occidentaux. Il est donc ardu d’identifier culturellement les Fang au moment de leurs contacts avec les Blancs. Même un patient travail de terrain n’y parviendrait pas aujourd’hui, tant les traditions se sont perdues. Il est tout aussi délicat de les comparer, pour dégager d’éventuels emprunts, avec les groupes voisins, en particulier les riverains de l’Estuaire ou de l’Ogooué, tout autant dénaturés qu’ils sont par plusieurs décennies de relations occidentales. Quant à la comparaison avec des groupes plus loin dans l’intérieur, elle ne peut se faire que rétrospectivement, au fur et à mesure de la pénétration coloniale.

      La seconde difficulté ramène à la question délicate de l’interprétation des sources indirectes qui décrivent assez abondamment la culture fang, mais de manière souvent inégale. Comment, en effet, appréhender un rite quand deux observateurs en déclinent des formes absolument contradictoires ? Quelle valeur attribuer à une légende quand elle est présente chez l’un, absente chez l’autre ? Là encore, il faut lire ces documents avec les yeux d’un ethnologue pour comprendre comment les renseignements ont été récoltés, auprès de quels informateurs, quelles étaient leurs intentions, quelles étaient celles de l’auteur, et tenter de les débarasser au mieux de leur subjectivité. Là encore il s’agit de s’en tenir aux observations et d’abandonner les conclusions aventureuses.

      Une fois cernée de toutes les protections, l’étude de la culture fang peut opérer. Elle apporte une contribution essentielle qui jette un éclairage nouveau sur l’histoire ancienne d’un des groupes africains encore mystérieux.

Thèse: source Universitéde Lille en savoir plus ?


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